“C’est vrai… Je suis abrutie par la douleur. Et les vêtements? Je n’ai rien de Lui! Je donnerais mon sang pour les avoir…”

Marie verse de nouveau des pleurs désolés.

611.13 – Et elle arrive ainsi dans la rue où se trouve le Cénacle. Il est temps car elle est épuisée et elle se traîne vraiment comme une vieille croulante. Et elle le dit.

“Courage! Nous sommes arrivées, désormais.

Arrivées? Si court le chemin qui ce matin m’a paru si long? Ce matin? Était-ce ce matin? Pas plus? Que d’heures ou que de siècles sont passés depuis que je suis entrée hier soir et depuis que je suis sortie ce matin? Est-ce vraiment moi, la Mère de cinquante ans ou une centenaire, une femme d’il y a longtemps, riche de siècles sur mes épaules courbées et sur ma tête chenue? Il me semble avoir vécu toute la douleur du monde et qu’elle soit toute sur mes épaules qui plient sous le poids. Croix immatérielle, mais si lourde! De pierre. Peut-être encore plus lourde que celle de mon Jésus. Car je porte la mienne et la sienne avec le souvenir de son déchirement et la réalité du mien. Entrons, puisque nous devons entrer. Mais ce n’est pas un réconfort, c’est un accroissement de douleur. C’est par cette porte qu’est entré mon Fils pour son dernier repas. C’est par elle qu’il est sorti pour aller à la rencontre de la mort. Et il a dû mettre son pied là où le traître avait mis le sien, en sortant pour appeler ceux qui devaient s’emparer de l’Innocent. C’est contre cette porte que j’ai vu Judas… que j’ai vu Judas! Et je ne l’ai pas maudit. Mais je lui ai parlé comme une mère déchirée, déchirée pour le Fils bon et pour le fils mauvais… J’ai vu Judas! C’est le Démon que j’ai vu en lui! Moi qui ai toujours tenu Lucifer sous mon talon et, ne regardant que Dieu, je n’ai jamais abaissé mon regard sur Satan, j’ai connu son visage en regardant le Traître. J’ai parlé avec le Démon… Et il s’est enfui car il ne supporte pas ma voix. L’aura-t-il laissé maintenant? De manière que je puisse parler à ce mort et moi, la Mère, le concevoir de nouveau avec le Sang d’un Dieu, pour l’enfanter à la Grâce? Jean, jure-moi que tu le chercheras et que tu ne seras pas cruel avec lui. Je ne le suis pas, moi qui pourtant en aurais le droit… Oh! Laissez-moi entrer dans cette pièce où mon Jésus a pris son dernier repas, où la voix de mon Enfant a dit en paix ses dernières paroles!”

“Oui, nous y irons. Mais maintenant, regarde, viens ici, où nous étions hier. Repose-toi.

611.14 – Salue Joseph et Nicodème qui se retirent.”

“Je les salue, oui. Oh! je les salue, je les remercie, je les bénis!”

“Mais viens, viens. Tu vas le faire à loisir.”

“Non. Ici. Joseph… Oh! je n’ai connu personne de ce nom qui ne m’aimât pas…”

Marie d’Alphée éclate en sanglots.

“Ne pleure pas… Même Joseph… C’était par amour que ton fils se trompait. Il voulait me donner la paix humainement… Mais aujourd’hui!… Tu l’as vu… Oh! tous les Joseph sont bons avec Marie… Joseph, je te remercie, et toi aussi, Nicodème… Mon cœur se prosterne sous vos pieds fatigués à cause de tant de chemin fait pour Lui… pour les derniers honneurs rendus à Lui… Je n’ai que mon cœur à vous donner… et je vous le donne, amis loyaux de mon Fils… et… et excusez les paroles qu’une mère transpercée vous a dites au tombeau…”

“Oh! Sainte! Toi, pardonne!” dit Nicodème.

“Sois bonne maintenant. Repose dans ta Foi. Nous viendrons demain” ajoute Joseph.

“Oui, nous viendrons. Nous sommes à tes ordres.”

“C’est le sabbat demain Le Shabbat commence le vendredi soir à 18 heures. ” objecte la maîtresse de maison.

“Le sabbat est mort. Nous viendrons. Adieu. Que le Seigneur soit avec nous” et ils s’en vont.

611.15 – “Viens, Marie.”

“Oui, Mère, viens.”

“Non. Ouvrez. Vous m’avez promis de le faire après les salutations. Ouvrez cette porte! Vous ne pouvez la fermer à une mère, à une mère qui cherche à respirer dans l’air l’odeur du souffle, du corps de son enfant. Mais ne savez-vous pas que ce souffle et ce corps, c’est moi qui les Lui ai donnés? Moi, moi qui l’ai porté neuf mois, qui l’ai enfanté, allaité, élevé, soigné? Ce souffle est mien! Cette odeur de chair est mienne! C’est le mien, rendu plus beau dans mon Jésus. Laissez-moi le sentir encore une fois.”

“Mais oui, ma chérie, demain. Aujourd’hui tu es fatiguée. Tu es brûlante de fièvre. Tu ne peux pas. Tu es malade.”

“Oui, malade. Mais c’est parce que j’ai dans les yeux la vue de son Sang et dans le nez l’odeur de son Corps couvert de plaies. Que je voie la table où il s’est appuyé vivant et sain, que je sente le parfum de son corps juvénile. Ouvrez! Ne me l’ensevelissez pas une troisième fois! Déjà vous me l’avez caché sous les aromates et les bandes, puis vous me l’avez enfermé sous la pierre. Maintenant pourquoi, pourquoi refuser à une Mère de retrouver son dernier vestige dans le souffle qu’il a laissé derrière cette porte? Laissez-moi entrer.

Je chercherai par terre, sur la table, sur son siège, les traces de ses pieds, de ses mains. Et je les baiserai, je les baiserai jusqu’à me consumer les lèvres. Je chercherai… je chercherai… Peut-être trouverai-je un cheveu de sa tête blonde, un cheveu qui ne soit pas couvert de sang. Mais savez-vous ce que c’est que le cheveu d’un fils pour sa maman? Toi, Marie de Cléophas, toi, Salomé, vous êtes mères. Et vous ne comprenez pas? Jean? Jean? Écoute-moi. Je suis ta Mère: Lui m’a faite telle. Lui! Tu me dois obéissance. Ouvre! Je t’aime, Jean. Je t’ai toujours aimé parce que tu l’aimais. Je t’aimerai plus encore. Mais, ouvre. Ouvre, te dis-je! Tu ne veux pas? Tu ne veux pas? Ah! je n’ai donc plus de fils!? Jésus ne me refusait jamais rien, parce qu’il était mon fils. Tu refuses. Tu ne l’es pas. Tu ne comprends pas ma douleur… Oh! Jean, pardon… pardon… Ouvre… Ne pleure pas… Ouvre… Oh! Jésus!… Jésus!… Écoute-moi… Que ton esprit opère un miracle! Ouvre à ta pauvre Maman cette porte que personne ne veut ouvrir! Jésus! Jésus!”