611 – Le scellement du tombeau et le retour au Cénacle

28 mars 1945

Vision du mercredi 28 mars 1945

611.1 – Joseph d’Arimathie éteint une des torches, donne un dernier coup d’œil et se dirige vers l’entrée du sépulcre en tenant allumée et haute la torche qui reste. ”

Marie s’incline encore une fois pour baiser le Fils à travers les couvertures. Et elle voudrait le faire en dominant sa peine pour la contenir à une forme de respect envers le Cadavre qui, déjà embaumé, ne lui appartient plus. Mais quand elle est toute proche du visage voilé elle ne se domine plus, et tombe dans une nouvelle crise de désolation.

On la soulève de là non sans peine, on l’éloigné plus difficilement encore du lit funèbre. On remet en place les toiles dérangées et, c’est plutôt en la portant qu’en la soutenant, qu’on éloigne la pauvre Mère. Elle s’éloigne le visage tourné en arrière, pour voir, pour voir son Jésus qui reste seul dans l’obscurité du tombeau.

611.2 – Ils sortent dans le jardin silencieux dans la lumière du soir. Déjà la clarté relative qui est revenue après la tragédie du Golgotha, commence à s’affaiblir à cause de la nuit qui descend. Et là, dans le verger de Joseph, sous les branchages épais bien qu’encore sans feuillage et à peine garnis des boutons blancs rosés des pommiers, étrangement retardés alors qu’ailleurs ils sont couverts de fleurs épanouies et même déjà fécondés en fruits minuscules, la pénombre est encore plus avancée qu’ailleurs.

611.3 – Ils roulent la lourde pierre du tombeau dans son logement. Les longues branches d’un rosier ébouriffé descendent du haut de la grotte vers le sol et semblent frapper à cette porte de pierre et dire: “Pourquoi te fermes-tu devant une mère en pleurs?” Ils paraissent pleurer eux aussi les gouttes de sang des pétales rouges qui s’effeuillent, avec les corolles qui s’étendent le long de la pierre sombre et les boutons serrés qui frappent contre l’inexorable fermeture. Mais bientôt cette porte du tombeau sera mouillée d’autre sang et d’autres larmes.

Marie, jusqu’alors soutenue par Jean et suffisamment tranquille dans ses sanglots, se dégage de l’apôtre et avec un cri, qui je crois a fait trembler même les fibres des plantes, elle se jette contre la porte, s’attaque à sa saillie pour la repousser. Elle s’écorche les doigts et se brise les ongles sans y réussir et elle fait pression jusque avec sa tête contre la saillie rêche. Et son gémissement a quelque chose du rugissement d’une lionne qui s’évanouit sur le seuil de la trappe où sont renfermés ses petits, pleine de tendresse et féroce par son amour de mère.

Elle n’a plus rien de la douce Vierge de Nazareth, de la femme patiente que l’on connaissait jusque-là. C’est la mère seulement et simplement la mère attachée à son enfant par toutes les fibres et tous les nerfs de sa chair et de son amour. C’est la plus vraie “maîtresse” de cette chair qu’elle a engendrée, l’unique maîtresse après Dieu, et elle ne veut pas que lui soit dérobée cette propriété. C’est la “reine” qui défend son diadème: le fils, le fils, le fils.

Toute la révolte et toutes les révoltes qu’en trente-trois ans toute autre femme aurait eues contre l’injustice du monde envers son enfant, toutes les férocités saintes et licites que toute autre mère aurait eues durant ces dernières heures pour frapper et tuer avec ses mains et ses dents les assassins de son enfant, toutes ces choses que par amour du genre humain elle a toujours domptées, s’agitent maintenant dans son cœur, bouillent dans son sang et, douce aussi dans la douleur qui la fait délirer, elle ne fait pas d’imprécations, elle ne s’acharne pas. Mais elle demande seulement à la pierre qu’elle s’ouvre, qu’elle lui cède le pas car sa place est à l’intérieur, où Lui est. Mais elle demande seulement aux hommes, impitoyables dans leur pitié, de lui obéir et d’ouvrir.

Après avoir frappé et ensanglanté avec ses mains la pierre qui résiste, elle se tourne, elle s’appuie les bras ouverts, en embrassant encore les deux bords de la pierre et, terrible dans sa majesté de Mère Douloureuse, elle commande: “Ouvrez! Vous ne voulez pas? Eh bien, moi je reste ici. À l’intérieur, non? Alors ici, à l’extérieur. C’est ici qu’est mon pain et mon lit. C’est ici qu’est ma demeure. Je n’ai pas d’autres maisons ni d’autre but. Vous, éloignez-vous. Retournez dans ce monde affreux. Moi je reste là où il n’y a pas de cupidité, ni d’odeur de sang.”

“Tu ne peux pas, Femme!”

“Tu ne peux pas, Mère!”

“Tu ne peux pas, chère Marie!”

Ils cherchent à lui détacher les mains de la pierre, effrayés par ces yeux qu’ils ne connaissent pas encore avec cette lueur qui les rend durs et impérieux, vitreux, phosphorescents.

611.4 – La violence n’est pas le fait des doux et les humbles ne savent pas persister dans l’orgueil… Et Marie perd tout d’un coup la véhémence de sa volonté et le caractère impérieux de son commandement. Elle reprend son doux regard de colombe torturée, perd la majesté de son geste. Elle reprend un geste suppliant et elle joint les mains en priant:

“Oh! laissez-moi! Au nom de vos morts, au nom des vivants que vous aimez, ayez pitié d’une pauvre mère!… Écoutez… Écoutez mon cœur. Il a besoin de paix pour perdre ce battement cruel. Il s’est mis à battre ainsi là-haut, sur le Calvaire. Le marteau faisait “ton, ton, ton”… et chaque coup blessait mon Enfant… et retentissait dans mon cerveau et dans mon cœur… ma tête est pleine de ces coups, et mon cœur battait avec rapidité comme ce “ton, ton, ton”, sur les mains, sur les pieds de mon Jésus, de mon petit Jésus… Mon Enfant! Mon Enfant!…”

Il lui revient tout le tourment qui paraissait calmé après sa prière au Père, près de la table de l’onction. Tous pleurent.

“J’ai besoin de ne pas entendre de cris ni de coups. Et le monde est plein de voix et de rumeurs. Toute voix me semble le “grand cri” qui a pétrifié le sang dans mes veines, et toute rumeur me semble le bruit du marteau sur les clous. J’ai besoin de ne pas voir de visages d’hommes. Et le monde est plein de visages… Cela fait presque douze heures que je vois des visages d’assassins… Judas… les bourreaux… les prêtres… les juifs… Tous, tous assassins!… Au loin! Au loin!… Je ne veux plus voir personne… En tout homme il y a un loup et un serpent. J’éprouve dégoût et peur pour l’homme… Laissez-moi ici, sous ces arbres tranquilles, sur cette herbe fleurie… D’ici peu, il y aura les étoiles… Elles ont toujours été ses amies et les miennes… Hier soir elles ont tenu compagnie à notre solitaire agonie… Elles savent tant de choses… Elles viennent de Dieu… Oh! Dieu! Dieu!…” Elle pleure et s’agenouille.

“Paix, mon Dieu! Il ne me reste que Toi!”

611.5 – “Viens, ma fille! Dieu te donnera la paix. Mais viens. Demain, c’est le sabbat pascal. Nous ne pourrions pas venir t’apporter de la nourriture…”

“Rien! Rien! Je ne veux pas de nourriture! Je veux mon Enfant! Je me rassasie de ma douleur et me désaltère de mes pleurs… Ici… Entendez-vous comme pleure ce petit duc? Il pleure avec moi, et d’ici peu les rossignols pleureront. Et demain, dans le soleil, pleureront les calandres et les fauvettes et tous les oiseaux que Lui aimait, et les tourterelles viendront avec moi pour battre cette pierre et pour dire, et pour dire: “Lève-toi, mon amour, et viens! Amour qui te tiens dans la crevasse du rocher, dans la cachette de la pente, laisse-moi voir ton visage, laisse-moi écouter ta voix” Cantique des cantiques 2,14. . Ah! que dis-je! Eux aussi, eux aussi, les assassins sournois, me l’ont interpellé avec les paroles du Cantique! Oui, venez, ô filles de Jérusalem, pour voir votre Roi avec le diadème dont l’a couronné sa Patrie le jour de son mariage avec la Mort, le jour de son triomphe de Rédempteur!”

“Regarde, Marie! Les gardes du Temple arrivent. Allons, pour qu’ils ne te méprisent pas.”

“Les gardes? Leur mépris? Non. Ce sont des lâches, des lâches. Et si je marchais sur eux, terrible dans ma douleur, ils fuiraient comme Satan devant Dieu.