Elle dit:

“Non, non, Fils! Moi je ne t’abandonne pas! Écoute-moi, mon aimé… Maman est ici, elle est ici… et son seul tourment est de ne pas pouvoir venir où tu es…”

C’est un déchirement… Et Jean pleure sans retenue. Jésus doit entendre ses sanglots, mais il ne dit rien. Je pense que la mort imminente le fait parler comme s’il délirait et ne sait même pas ce qu’il dit et, malheureusement, ne comprend pas même le réconfort maternel et l’amour du Préféré.

Longinus avait abandonné, sans s’en rendre compte, son attitude de repos avec les mains croisées sur la poitrine et les jambes croisées, à cause de la longueur de l’attente pour s’appuyer tantôt sur un pied tantôt sur l’autre. Mais maintenant au contraire il se met au garde-à-vous, la main gauche sur son épée, la main droite pendant le long de son côté comme s’il était sur les marches du trône impérial. Il ne veut pas s’émouvoir. Mais son visage s’altère dans l’effort qu’il fait pour vaincre l’émotion et ses yeux brillent d’une larme que seule retient sa discipline de fer.

Les autres soldats, qui jouaient aux dés, ont cessé, et se sont levés pour remettre les casques qui avaient servi pour agiter les dés, et se tiennent en groupe près du petit escalier creusé dans le tuffeau, silencieux, attentifs. Les autres sont de service et ne peuvent changer de position. On dirait des statues. Mais l’un des plus proches et qui entend les paroles de Marie, bougonne quelque chose entre ses lèvres et hoche la tête.

609.22 – Un silence. Puis nette dans l’obscurité totale la parole:

“Tout est accompli!”

Suit le halètement de plus en plus rauque avec, entre les râles, des intervalles de silence de plus en plus longs.

Le temps court sur ce rythme angoissé. La vie revient quand l’air est rompu par le halètement âpre du Mourant… La vie cesse quand ce son pénible ne s’entend plus.

On souffre de l’entendre… on souffre de ne pas l’entendre… On dit: “C’est assez de souffrance!” et on dit: “Oh Dieu! que ce ne soit pas son dernier soupir.”

Toutes les Marie pleurent, la tête contre le talus. Et on entend bien leurs sanglots car maintenant toute la foule se tait de nouveau pour recueillir les râles du Mourant.

Encore un silence. Puis, prononcée avec une infinie douceur, dans une ardente prière, la supplication:

“Père, entre tes mains je remets mon esprit!”

Encore un silence. Le râle aussi devient léger. Ce n’est plus qu’un souffle qui sort des lèvres et de la gorge.

Puis, voilà, le dernier spasme de Jésus. Une convulsion atroce, qui paraît vouloir arracher du bois le corps qui y est fixé par trois clous, monte par trois fois des pieds à la tête, court à travers tous les pauvres nerfs torturés; soulève trois fois l’abdomen d’une manière anormale, puis le laisse après l’avoir dilaté comme par un bouleversement des viscères, et il retombe et se creuse comme s’il était vidé; elle se lève, gonfle, resserre si fortement le thorax que la peau se creuse entre les côtes qui se tendent en apparaissant sous l’épiderme et rouvrant les blessures de la flagellation; elle porte violemment en arrière une, deux, trois fois la tête qui frappe durement contre le bois; elle contracte en un seul spasme tous les muscles du visage, en accentuant la déviation de la bouche à droite, elle fait ouvrir et dilater les paupières sous lesquelles on voit rouler le globe oculaire et apparaître la sclérotique. Le corps se tend tout entier; dans la dernière des trois contractions c’est un arc tendu, vibrant, terrible à voir, et puis un cri puissant, impensable en ce corps épuisé, se dégage, déchire l’air, le “grand cri” dont parlent les Évangiles et qui est la première partie du mot “Maman”… Et plus rien…

La tête retombe sur la poitrine, le corps en avant, le frémissement cesse et cesse aussi la respiration.

Il a expiré.

609.23 – La Terre répond au cri de Celui qu’on a tué par un grondement effrayant. Il semble que de mille trombes des géants font sortir un son unique et, sur cet accord terrifiant, voici les notes isolées, déchirantes des éclairs qui sillonnent le ciel en tous sens, tombant sur la ville, sur le Temple, sur la foule… Je crois qu’il y aura eu des gens foudroyés car la foule est frappée directement. Les éclairs sont l’unique lumière et irrégulière qui permette de voir.

Et puis tout à coup, pendant que durent encore les décharges de la foudre, la terre s’ébranle en un tourbillon de vent cyclonique. Le tremblement de terre et la trombe d’air se fondent pour donner un châtiment apocalyptique aux blasphémateurs. Le sommet du Golgotha ondule et danse comme un plat dans la main d’un fou, dans les secousses sussultoires Mouvement saccadé vertical ayant lieu lors de tremblements de terre. et ondulatoires qui secouent tellement les trois croix qu’il semble qu’elles doivent les renverser.

Longinus, Jean, les soldats s’accrochent où ils peuvent, comme ils peuvent, pour ne pas tomber. Mais Jean pendant qu’avec un bras il se tient à la croix, avec l’autre soutient Marie qui, à cause de sa douleur et des secousses, s’abandonne sur son cœur. Les autres soldats, et surtout ceux du côté en pente, ont dû se réfugier au milieu pour ne pas être jetés en bas de la pente. Les larrons crient de terreur, la foule crie encore plus fort et voudrait s’enfuir, mais elle ne le peut. Les gens tombent les uns sur les autres, s’écrasent, se précipitent dans les fentes du sol, se blessent, roulent le long de la pente, deviennent fous.

Par trois fois se répète le tremblement de terre et la trombe d’air et puis c’est l’immobilité absolue d’un monde mort. Seuls des éclairs, mais sans tonnerre, sillonnent encore le ciel et éclairent la scène des juifs qui fuient dans tous les sens, les mains dans les cheveux, ou tendues en avant, ou levées vers le ciel, méprisé jusque-là et dont maintenant ils ont peur. L’obscurité est tempérée par une lueur lumineuse qui, aidée par l’émission silencieuse et magnétique des éclairs, permet de voir que beaucoup restent sur le sol: morts ou évanouis, je ne sais. Une maison brûle à l’intérieur des murs et les flammes s’élèvent droites dans l’air immobile, mettant une nuance de rouge vif sur le vert cendre de l’atmosphère.

609.24 – Marie lève sa tête de dessus la poitrine de Jean et regarde son Jésus. Elle l’appelle car elle le voit mal dans la faible lumière et avec ses pauvres yeux pleins de larmes. Trois fois elle l’appelle:

“Jésus! Jésus! Jésus!”

C’est la première fois qu’elle l’appelle par son nom depuis qu’il est sur le Calvaire. Enfin, dans un éclair qui fait une sorte de couronne sur la cime du Golgotha, elle le voit, immobile, tout penché en avant, avec la tête tellement inclinée en avant, et à droite, au point de toucher l’épaule avec la joue et les côtes avec le menton, et elle comprend. Elle tend ses mains qui tremblent dans l’air obscurci et crie:

“Mon Fils! Mon Fils! Mon Fils!”