Et d’autres:
“Donnez-lui un peu de vinaigre, pour qu’il se gargarise la gorge. C’est bon pour la voix! Élie ou Dieu, car on ne sait pas ce que veut le fou, sont loin… Il faut de la voix pour se faire entendre!”
Et ils rient comme des hyènes ou comme des démons.
Mais aucun soldat ne donne du vinaigre et personne ne vient du Ciel pour le réconforter. C’est l’agonie solitaire, totale, cruelle, même surnaturellement cruelle, de la Grande Victime.
Elles reviennent les avalanches de douleur désolée qui déjà l’avaient accablé au Gethsémani. Elle revient la marée des péchés du monde entier pour frapper le naufragé innocent, pour l’engloutir dans leur amertume. Elle revient surtout la sensation, plus crucifiante que la croix elle-même, plus désespérante que toute torture, que Dieu l’a abandonné et que sa prière ne monte pas vers Lui…
Et c’est le tourment final. Celui qui accélère la mort car il exprime les dernières gouttes de sang des pores, parce qu’il écrase les dernières fibres du cœur, car il termine ce que la première connaissance de cet abandon a commencé: la mort. Car c’est de cela comme première cause qu’est mort mon Jésus, ô Dieu qui l’as frappé à cause de nous!
Après ton abandon, par l’effet de ton abandon, que devient une créature? Ou un fou, ou un mort. Jésus ne pouvait pas devenir fou car son intelligence était divine et, spirituelle comme l’est l’intelligence, elle triomphait du traumatisme total de Celui que Dieu frappait. Il devint donc un mort: le Mort, le très Saint Mort, le Mort absolument Innocent. Mort, Lui qui était la Vie, tué par ton abandon et par nos péchés.
609.20 – L’obscurité devient encore plus épaisse. Jérusalem disparaît complètement. Les pentes du Calvaire lui-même semblent s’annuler. Seule la cime est visible, comme si les ténèbres la surélevaient pour recueillir l’unique et dernière lumière qui restait, en la plaçant comme pour une offrande avec son trophée divin, sur une nappe d’onyx liquide, pour qu’elle soit vue par l’amour et par la haine.
Et de cette lumière qui n’est pas de la lumière vient la voix plaintive de Jésus:
“J’ai soif!”
Il y a en effet un vent qui altère même ceux qui sont en bonne santé, un vent continu, maintenant, violent, chargé de poussière, froid, effrayant. Je pense à la douleur qu’il aura donnée par son souffle violent aux poumons, au cœur, au gosier de Jésus, à ses membres glacés, engourdis, blessés. Mais vraiment tout s’est mis à torturer le Martyr.
Un soldat va à un vase où les aides du bourreau ont mis du vinaigre avec du fiel parce que, par son amertume, il augmente la salivation chez les suppliciés. Il prend l’éponge plongée dans le liquide, l’enfile au bout d’un roseau fin et pourtant rigide qui est déjà préparé tout près, et il présente l’éponge au Mourant. Jésus se tend avidement vers l’éponge qui approche. On dirait un enfant affamé qui cherche le sein maternel.
Marie qui voit et certainement a cette pensée, gémit, en s’appuyant sur Jean:
“Oh! et je ne puis même pas Lui donner une goutte de mes pleurs… Oh! mon sein pourquoi ne donnes-tu plus le lait? Oh! Dieu pourquoi, pourquoi nous abandonnes-tu ainsi? Un miracle pour mon Fils! Qui me soulève pour que je le désaltère de mon sang, puisque je n’ai pas de lait?…”
Jésus, qui a sucé avidement l’âpre et amère boisson, détourne la tête dégoûté. Cette boisson doit en plus brûler les lèvres blessées et gercées.
609.21 – Il se retire, s’affaisse, s’abandonne.
Tout le poids du corps retombe sur les pieds et en avant. Ce sont les extrémités blessées qui souffrent la peine atroce de s’ouvrir sous le poids d’un corps qui s’abandonne. Plus un mouvement pour soulager cette douleur. Depuis le bassin jusqu’en haut, tout est détaché du bois et reste ainsi.
La tête pend en avant si pesamment que le cou paraît creusé en trois endroits: à la gorge, complètement enfoncée, et de part et d’autre du sterno-cléido-mastoïdien. La respiration est de plus en plus haletante et entrecoupée. C’est déjà plus un râle syncopé qu’une respiration. De temps à autre un accès de toux pénible apporte aux lèvres une écume légèrement rosée. Les intervalles entre deux expirations deviennent toujours plus longs. L’abdomen est déjà immobile. Seul le thorax se soulève encore, mais avec beaucoup de difficulté et de peine… La paralysie pulmonaire s’accentue toujours plus.
Alors, à la manière d’un enfant qui se plaint, Jésus appelle:
“Maman!”
Et la malheureuse murmure:
“Oui, mon Trésor, je suis ici.”
Et quand la vue qui se voile Lui fait dire:
“Maman, où es-tu? Je ne te vois plus. Toi aussi tu m’abandonnes?”
Ce n’est même plus une parole, mais un murmure à peine audible pour qui recueille avec le cœur plutôt qu’avec l’ouïe tous les soupirs du Mourant.