“Sauve-toi et sauve-nous, si tu veux que l’on te croie. Le Christ, Toi? Tu es un fou! Le monde appartient aux fourbes et Dieu n’existe pas. Moi j’existe. Cela est vrai, et pour moi tout est permis. Dieu? Fariboles! Mises pour nous tenir tranquilles. Vive notre moi! Lui seul est roi et dieu!”
L’autre larron, celui de droite, a Marie presque à ses pieds et il la regarde presque plus qu’il ne regarde le Christ. Depuis un moment il pleure en murmurant: “La mère”, il dit: “Tais-toi. Tu ne crains pas Dieu, même maintenant que tu souffres cette peine? Pourquoi insultes-tu celui qui est bon? Et son supplice est encore plus grand que le nôtre. Et il n’a rien fait de mal.”
Mais l’autre continue ses imprécations.
609.12 – Jésus se tait. Haletant à cause de l’effort que Lui impose sa position, à cause de la fièvre et de son état cardiaque et respiratoire, conséquence de la flagellation subie sous une forme aussi violente, et aussi de l’angoisse profonde qui Lui avait fait suer sang, il cherche à se procurer un soulagement, en allégeant le poids qui pèse sur ses pieds, en se suspendant à ses mains par la force des bras. Peut-être le fait-il pour vaincre un peu la crampe qui déjà tourmente ses pieds et que trahit un frémissement musculaire. Mais le même frémissement affecte les fibres des bras qui sont forcés dans cette position et doivent être gelés à leurs extrémités parce que placés plus haut et délaissés par le sang qui arrive difficilement aux poignets et puis coule par les trous des clous en laissant les doigts sans circulation. Surtout ceux de gauche sont déjà cadavériques et restent sans mouvement, repliés vers la paume. Même les doigts des pieds expriment leur tourment. En particulier les gros orteils, peut-être parce que leur nerf est moins blessé, se lèvent, s’abaissent, s’écartent.
Le tronc ensuite révèle toute sa peine avec son mouvement rapide mais sans profondeur qui le fatigue sans le soulager. Les côtes, très larges et élevées d’elles-mêmes, car la structure de ce Corps est parfaite, sont maintenant dilatées plus qu’il ne faut à cause de la position prise par le corps et de l’œdème pulmonaire qui s’est sûrement formé à l’intérieur. Et pourtant elles ne servent pas à alléger l’effort respiratoire d’autant plus que tout l’abdomen aide par son mouvement le diaphragme qui se paralyse de plus en plus.
La congestion et l’asphyxie grandissent de minute en minute, comme l’indique la couleur cyanotique qui souligne les lèvres d’un rosé allumé par la fièvre, et les étirements d’un rouge violet qui badigeonne le cou le long des veines jugulaires gonflées, et s’élargissent jusqu’aux joues, vers les oreilles et les tempes, alors que le nez est effilé et exsangue et que les yeux s’enfoncent en un cercle, qui est livide là où il est privé du sang que la couronne a fait couler.
Sous l’arc costal gauche on voit le coup propagé à partir de la pointe du cœur, irrégulier, mais violent, et de temps en temps, par l’effet d’une convulsion interne, le diaphragme a un frémissement profond qui se manifeste par une détente totale de la peau dans la mesure où elle peut s’étendre sur ce pauvre Corps blessé et mourant.
Le visage a déjà l’aspect que nous voyons dans les photographies du Linceul, avec le nez dévié et gonflé d’un côté, et même le fait de tenir l’œil droit presque fermé, à cause de l’enflure qui existe de ce côté, augmente la ressemblance. La bouche, au contraire, est ouverte, avec sa blessure sur la lèvre supérieure désormais réduite à une croûte.
La soif, donnée par la perte de sang, par la fièvre et par le soleil, doit être intense, au point que Lui, par un mouvement machinal, boit les gouttes de sa sueur et de ses larmes, et aussi les gouttes de sang qui descendent du front jusqu’à ses moustaches, et il s’en humecte la langue… La couronne d’épines l’empêche de s’appuyer au tronc de la croix pour aider la suspension par les bras et soulager les pieds. Les reins et toute l’épine dorsale se courbent vers l’extérieur en restant détachés du tronc de la croix à partir du bassin vers le haut, à cause de la force d’inertie qui fait pencher en avant un corps suspendu comme était le sien.
609.13 – Les juifs, repoussés au-delà de la petite place, ne cessent pas leurs insultes et le larron impénitent leur fait écho. L’autre, qui maintenant regarde la Mère avec une pitié toujours plus grande, et pleure, lui riposte âprement quand il se rend compte qu’elle aussi est comprise dans l’insulte.
“Tais-toi! Rappelle-toi que tu es né d’une femme. Et réfléchis que les nôtres ont pleuré à cause de leurs fils, et ce furent des larmes de honte… parce que nous sommes des criminels. Nos mères sont mortes… Je voudrais pouvoir lui demander pardon… Mais le pourrai-je? C’était une sainte… Je l’ai tuée par la douleur que je lui ai donnée… Je suis un pécheur… Qui me pardonne? Mère, au nom de ton Fils mourant, prie pour moi.”
La Mère lève un moment son visage torturé et elle le regarde, ce malheureux qui à travers le souvenir de sa mère et la contemplation de la Mère va vers le repentir, et elle paraît le caresser de son regard de colombe.
Dismas pleure plus fort, ce qui déchaîne encore plus les moqueries de la foule et de son compagnon. La première crie:
“Bravo! Prends-la pour mère. Ainsi elle a deux fils criminels!”
Et l’autre renchérit:
“Elle t’aime car tu es une mauvaise mineure de son bien-aimé.”
609.14 – Jésus parle pour la première fois:
“Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font!”
Cette prière vainc toute crainte chez Dismas. Il ose regarder le Christ et dit:
“Seigneur, souviens-toi de moi quand tu seras dans ton royaume. Pour moi, il est juste que je souffre ici. Mais donne-moi miséricorde et paix au-delà de la vie. Une fois je t’ai entendu parler et, dans ma folie, j’ai repoussé ta parole. Maintenant je m’en repens. De mes péchés, je me repens devant Toi, Fils du Très-Haut. Je crois que tu viens de Dieu. Je crois en ton pouvoir. Je crois en ta miséricorde. Christ, pardonne-moi au nom de ta Mère et de ton Père très Saint. Ce dialogue avec Dismas est prédit par Jésus en EMV 519.2 : "Même sur le seuil de la mort, quand aussi bien le pécheur que le juste, qui pour lui se tourmente, sont près de quitter la Terre pour aller au premier jugement de Dieu, on peut toujours sauver ou être sauvé. Entre la coupe et les lèvres, dit le proverbe, il y a toujours place pour la mort. Moi, je dis au contraire : qu'entre la fin de l'agonie et la mort, il y a toujours le temps d'obtenir le pardon, pour soi-même ou pour ceux pour qui nous voulons le pardon." ”
Jésus se tourne et le regarde avec une profonde pitié et il a un sourire encore très beau sur sa pauvre bouche torturée. Il dit:
“Moi, je te le dis: aujourd’hui tu seras avec Moi au Paradis.”
Le larron repenti se calme et, ne sachant plus les prières apprises pendant son enfance, il répète comme une oraison jaculatoire:
“Jésus Nazaréen, roi des juifs, aie pitié de Moi. Jésus Nazaréen, roi des juifs, j’espère en Toi. Jésus Nazaréen, roi des juifs, je crois à ta Divinité.”
L’autre persiste dans ses blasphèmes.