Un cri aigu de femme:

“Oh! mon Sauveur! Ma vie pour la sienne, ô Éternel!” fend l’air.

Jésus tourne la tête, et il voit en haut de la loge fleurie qui couronne une maison très belle, Jeanne de Kouza au milieu de ses servantes et serviteurs, avec les petits Marie et Matthias autour d’elle, qui lève les bras au ciel.

Mais le Ciel n’entend pas les prières, aujourd’hui! Jésus lève ses mains et trace un geste de bénédiction et d’adieu.

“À mort! À mort le blasphémateur et le corrupteur, le satan! À mort ses amis!”

Coups sifflets et pierres volent vers la haute terrasse. Je ne sais si quelqu’un est blessé. J’entends un cri très aigu et je vois le groupe se séparer et disparaître.

Et en avant, en avant, par la montée… Jérusalem montre ses maisons au soleil, vides, vidées par la haine qui pousse toute une ville avec ses habitants effectifs et ceux occasionnels venus pour la Pâque, contre Jésus désarmé.

604.20 – Des soldats romains, tout un manipule, sort en courant de l’Antonia avec leurs lances dirigées contre la populace qui se disperse en criant. Restent au milieu du chemin Jésus avec les gardes et les chefs des prêtres, des scribes et des anciens du peuple.

“Cet homme? Cette sédition? Vous en répondrez à Rome” dit avec hauteur un centurion.

“Il est passible de mort selon notre loi.”

“Et depuis quand vous a-t-on rendu le jus gladii et sanguinis?” demande toujours le plus ancien des centurions, un visage sévère, un vrai romain, qui a une joue creusée par une cicatrice profonde. Et il parle avec le mépris et le dégoût avec lequel il aurait parlé à des galériens pouilleux.

“Nous savons que nous n’avons pas ce droit. Nous sommes les fidèles sujets de Rome…”

“Ah! Ah! Ah! Entends-les, Longinus! Fidèles! Sujets! Charognes! Je vous donnerais pour vous récompenser les flèches de mes archers.”

“Trop noble une telle mort! Pour les échines des mulets seulement le fouet…” répond Longinus avec un flegme ironique.

Les chefs des prêtres, les scribes et les anciens, écument leur venin. Mais ils veulent arriver à leur but et se taisent, ils avalent l’offense sans montrer qu’ils la comprennent et, s’inclinant devant les deux chefs, ils demandent que Jésus soit conduit à Ponce Pilate pour qu’il le juge et le condamne avec la justice bien connue et honnête de Rome.

“Ah! Ah! Ah! Tu les entends? Nous sommes devenus plus sages que Minerve… Ici! Donnez! Et marchez en avant! On ne sait jamais. Vous êtes des chacals et des immondes. Vous avoir par derrière est un danger. En avant!”

“Nous ne pouvons pas.”

“Et pourquoi? Quand quelqu’un accuse, il doit être devant le juge avec l’accusé. C’est le règlement de Rome.”

“La maison d’un païen est immonde à nos yeux, et nous nous sommes déjà purifiés pour la Pâque.”

“Oh! les pauvres! Ils se contaminent à entrer!… Et le meurtre de l’unique hébreu qui soit un homme et non un chacal, un reptile votre pareil, ne vous souille pas? C’est bien. Restez où vous êtes, alors. Pas un pas en avant ou on vous enfilera sur les lances. Une décurie autour de l’Accusé. Les autres contre cette racaille qui sent du bec mal lavé.”

604.21 – Jésus entre au Prétoire au milieu des dix lanciers qui forment un carré de hallebardes autour de sa personne. Les deux centurions vont en avant. Jésus s’arrête dans un large atrium, au-delà duquel se trouve une cour que l’on entrevoit derrière un rideau que le vent déplace; eux disparaissent derrière une porte. Ils rentrent avec le Gouverneur vêtu d’une toge très blanche sur laquelle il y a pourtant un manteau écarlate. C’est peut-être ainsi qu’ils étaient quand ils représentaient officiellement Rome.

Il entre indolemment, avec un sourire sceptique sur son visage rasé, il frotte entre ses mains des feuilles de cédrat et les flaire avec volupté. Il va vers un cadran solaire et se retourne après l’avoir regardé. Il jette des grains d’encens dans un brasier placé aux pieds d’une divinité. Il se fait apporter de l’eau de cédrat et se gargarise. Il regarde sa coiffure toute bouclée dans un miroir de métal très propre. Il semble avoir oublié le condamné qui attend son approbation pour qu’on le tue. Il ferait venir la colère même à des pierres.

Comme l’atrium est complètement ouvert par devant et surélevé de trois hautes marches sur le niveau du vestibule, qui s’ouvre sur la rue déjà, surélevé de trois autres marches par rapport à celle-ci, les hébreux voient tout parfaitement et frémissent, mais ils n’osent pas se rebeller par peur des lances et des javelots.

Finalement, après avoir marché en long et en large dans la vaste pièce, Pilate va directement en face de Jésus, le regarde et demande aux deux centurions:

“Celui-ci?”