Ils sortent en faisant le moins de bruit possible. Lévi est déjà près du portail. Il explique:
“J’ai préféré… À cause de mon épouse… Les femmes sont curieuses. Elle m’aurait posé cent questions. Ainsi, elle ne sait pas…”
Il ouvre, il va fermer. Jésus dit:
“Avant la fin de cette veille, je reconduirai ma Mère.”
“Je veillerai tout près. Ne crains pas.”
“Paix à toi.”
Ils s’en vont par les rues silencieuses, désertes, desquelles la lune se retire lentement éclairant encore le sommet des hautes maisons de la colline de Sion. Plus éclairé est le faubourg d’Ophel aux maisonnettes plus humbles et plus basses.
592.6 – Voilà la maison d’Annalia, fermée, sombre, silencieuse. Il y a encore des fleurs fanées sur les marches de la maison, peut-être celles jetées par la vierge avant de mourir, ou celles qui sont tombées de son lit funèbre…
Jésus frappe à la porte. Il frappe de nouveau…
Le bruit d’une fenêtre ouverte en haut. Une voix accablée:
“Qui frappe?”
“Marie et Jésus de Nazareth” répond Marie.
“Oh! Je viens!…”
Une brève attente et puis le bruit des verrous que l’on pousse. La porte s’ouvre montrant le visage défait d’Élise qui s’appuie péniblement aux montants de la porte, et quand Marie en entrant lui ouvre ses bras, elle tombe sur son sein avec les faibles sanglots de qui a tant pleuré que ses pleurs ne se font plus entendre.
Jésus ferme la porte et attend patiemment que sa Mère calme cette désolation. Il y a une pièce près de la porte. Ils y entrent, Jésus portant la lampe posée par Élise sur le pavé de l’entrée avant d’ouvrir la porte.
Les pleurs de la mère semblent ne pas pouvoir finir. C’est entre des sanglots rauques qu’elle parle à Marie. La mère parle à la Mère. Jésus, debout contre un mur, se tait…
592.7 – Élise ne peut se résigner à cette mort, arrivée ainsi… Et dans sa souffrance, elle en fait retomber la cause sur Samuel, le fiancé parjure:
“Il lui a brisé le cœur, ce maudit! Elle ne le disait pas, mais certainement elle souffrait qui sait depuis quand! Et dans la joie, dans un cri, s’est ouvert son cœur. Qu’il soit maudit pour toujours.”
“Non, ma chérie. Non. Ne maudis pas. Ce n’est pas cela. Dieu l’a tant aimée qu’il l’a voulue dans sa paix. Mais même si elle était morte à cause de Samuel — ce qui n’est pas, mais supposons-le un instant — pense à la mort de joie qu’elle a eue, et dis que l’action mauvaise lui a procuré une mort heureuse.”
“Je ne l’ai plus! Elle est morte! Elle est morte! Tu ne sais pas ce que c’est que de perdre une fille! Moi, j’ai deux fois goûté cette douleur. Car déjà je la pleurais morte quand ton Fils l’a guérie. Mais maintenant… Mais maintenant… Lui n’est pas revenu! Il n’a pas eu pitié… Je l’ai perdue! Perdue! Elle est déjà dans la tombe, mon enfant! Sais-tu ce que c’est que de voir agoniser un enfant? Savoir qu’il doit mourir? Le voir mort quand on le croyait guéri et fort?
Tu ne sais pas. Tu ne peux pas en parler… Elle était belle comme une rose éclose au lever du soleil pendant qu’elle se parait ce matin. Elle avait voulu revêtir le vêtement que je lui avais fait pour ses noces. Elle voulait même se couronner comme une épouse. Puis elle préféra défaire la guirlande déjà faite et effeuiller les fleurs pour les jeter à ton Fils, et elle chantait! Elle chantait! Sa voix emplissait la maison. Elle était gracieuse comme le printemps. La joie faisait briller ses yeux comme des étoiles, et elles étaient empourprées comme la pulpe de la grenade ses lèvres ouvertes sur la blancheur de ses dents, et elle avait des joues roses et fraîches comme des roses nouvelles embellies par la rosée. Elle est devenue blanche comme le lys à peine éclos. Elle s’est affaissée sur mon sein comme une tige brisée… Plus de paroles! Plus de soupirs! Plus de couleurs! Plus de regard! Tranquille, belle comme un ange de Dieu, mais sans vie.
592.8 – Tu ne sais pas, toi qui te réjouis du triomphe de ton Fils et le vois sain et fort, ce qu’est ma douleur! Pourquoi n’est-il pas revenu en arrière? En quoi Lui avait-elle déplu, et moi avec elle, pour ne pas avoir pitié de ma prière?”
“Élise! Élise! Ne dis pas cela… La douleur te rend aveugle et sourde… Élise, tu ne connais pas ma souffrance. Et tu ne connais pas la mer profonde que deviendra ma souffrance. Tu l’as vue tranquille et belle se raidir dans la paix. Dans tes bras. Moi… Moi cela fait plus de six lustres que je contemple mon Fils, et par-delà la peau lisse et pure que je contemple et caresse, je vois les plaies de l’Homme des douleurs que deviendra mon Fils. Sais-tu, toi qui dis que je ne sais pas ce que c’est que de voir un enfant s’en aller deux fois vers la mort, et y entrer une fois et y demeurer en paix, sais-tu ce que c’est de voir, pendant tant d’années, cette vision, pour une mère? Mon Fils! Le voilà. Il est déjà vêtu de rouge comme s’il sortait d’un bain de sang. Et bientôt, dans peu de temps, alors que ne sera pas devenu sombre le visage de ta fille dans le tombeau, je le verrai revêtu de la pourpre de son Sang innocent, de ce Sang que je Lui ai donné. Et si tu as reçu sur ton cœur ta fille, sais-tu quelle sera ma douleur de voir mourir mon Fils comme un malfaiteur sur le bois? Regarde-le, le Sauveur de tous! Dans l’esprit et dans la chair, car la chair de ceux qu’il aura sauvés sera incorrompue et bienheureuse dans son Royaume.
Et regarde-moi! Regarde cette Mère qui heure après heure accompagne et conduit — oh! je ne le retiendrais pas d’un seul pas! — son Fils au Sacrifice! Moi, je puis te comprendre, pauvre maman. Mais toi, comprends mon cœur! Ne hais pas mon Fils. Annalia n’aurait pas supporté l’agonie de son Seigneur. et son Seigneur l’a rendue heureuse en une heure d’allégresse.”
592.9 – Élise a cessé de pleurer devant la révélation. Elle fixe Marie, au pâle visage de martyre mouillé de larmes silencieuses, regarde Jésus qui la regarde avec pitié… et glisse aux pieds de Jésus en gémissant: “Mais elle est morte! Elle est morte, Seigneur! Comme un lys, un lys brisé. Les poètes disent de Toi que tu es celui qui se plaît parmi les lys! Oh! vraiment, Toi, né du Lys-Marie, tu descends souvent dans les parterres fleuris, et des roses pourpres tu fais des lys blancs, et tu les cueilles en les enlevant au monde. Pourquoi? Pourquoi, Seigneur? N’est-il pas juste qu’une mère jouisse de la rose qui est née d’elle? Pourquoi en éteindre la pourpre dans la froide blancheur de mort du lys?”