“Cela c’est vrai!” admettent les autres. “Tu pouvais en employer un peu pour le Maître, et le reste…”

586.8 – Marie de Magdala est comme sourde. Elle continue à essuyer les pieds du Christ avec ses cheveux dénoués qui maintenant, surtout en bas, sont eux aussi alourdis par l’onguent et plus foncés que sur le sommet de la tête. Les pieds de Jésus sont lisses et doux avec leur couleur de vieil ivoire, comme s’ils étaient couverts d’un nouvel épiderme. Et Marie chausse de nouveau les sandales au Christ, et elle baise chaque pied avant et après de le chausser, sourde à tout ce qui n’est pas son amour pour Jésus.

Jésus la défend en posant une main sur la tête de Marie inclinée dans le dernier baiser et en disant:

“Laissez-la faire. Pourquoi lui donnez-vous peine et ennui? Vous ne savez pas ce qu’elle a fait. Marie a accompli envers Moi une action juste et bonne. Les pauvres il y en aura toujours parmi vous. Moi, je vais m’en aller. Eux, vous les aurez toujours, mais Moi, bientôt, vous ne m’aurez plus. Aux pauvres, vous pourrez toujours donner une obole. À Moi, d’ici peu, au Fils de l’homme parmi les hommes, il ne sera plus possible de donner aucun honneur, par la volonté des hommes et parce que l’heure est venue. Pour elle, l’amour est lumière. Elle sent que je vais mourir et elle a voulu donner à l’avance à mon corps les onctions pour sa sépulture. En vérité je vous dis que là où sera prêchée la Bonne Nouvelle, on fera mémoire de son acte d’amour prophétique. Dans le monde entier, dans tous les siècles. Plaise à Dieu de faire de toute créature une autre Marie, qui ne calcule pas la valeur, qui ne nourrit pas d’attachement, qui ne conserve pas de souvenir, même le plus petit du passé, mais détruit et piétine tout ce qui est de la chair et du monde, et se brise et se répand, comme elle a fait du nard et de l’albâtre, sur son Seigneur et par amour pour Lui. Ne pleure pas, Marie. Je te répète, à cette heure, les paroles que j’ai dites au pharisien Simon et à Marthe ta sœur: “Tout t’est pardonné parce que tu as su aimer totalement”. Tu as choisi la meilleure part, et elle ne te sera pas enlevée. Va en paix, ma douce brebis retrouvée. Va en paix. Les pâturages de l’amour seront ta nourriture éternellement. Lève-toi. Baise aussi mes mains qui t’ont absoute et bénie… Combien elles en ont absous, bénis, comblés de bienfaits, mes mains! Et pourtant je vous dis que le peuple que j’ai comblé est en train de préparer pour ces mains la torture…”

586.9 – Il se fait un lourd silence dans la lourde atmosphère du parfum pénétrant. Marie, les cheveux dénoués sur les épaules pour lui servir de manteau et sur le visage pour lui servir de voile, baise la main droite que Jésus lui présente, et ne sait pas en détacher les lèvres…

Marthe, émue, s’approche d’elle et rassemble ses cheveux, les tresse en la caressant ensuite et en laissant couler les larmes sur les joues en essayant de les essuyer…

Personne n’a plus envie de manger… Les paroles du Christ les rendent pensifs.

Le premier qui se lève, c’est Jude d’Alphée. Il demande la permission de se retirer. Son frère Jacques l’imite, et de même André et Jean. Il reste les autres, mais déjà debout, occupés à se purifier les mains dans les bassins d’argent que les serviteurs leur présentent. Marie et Marthe le font avec le Maître et Lazare.

586.10 – Un serviteur entre et se penche pour parler à Maximin.

“Maître” dit ce dernier après l’avoir écouté “il y a des personnes qui voudraient te voir. Elles viennent de loin, disent-elles. Que faisons-nous?”

Jésus appelle Philippe, Jacques de Zébédée et Thomas et ordonne:

“Allez, évangélisez, guérissez, agissez en mon nom. Annoncez que demain je monterai au Temple.”

“Sera-t-il bien de le dire, Seigneur?” demande Simon le Zélote.

“Il est inutile de le taire, car c’est déjà dit par les ennemis, plus que par les amis, dans la Cité Sainte. Allez!”

“Hum! Tant que le savent les amis… on le sait. Mais eux ne trahissent pas. Je ne sais pas comment peuvent le savoir les autres.”

“Parmi les nombreux amis, il y a toujours quel qu’ennemi, Simon de Jonas. Trop nombreux sont désormais… les amis, et avec trop de facilité on les accueille comme tels. Quand on pense combien moi, j’ai dû prier et attendre!… Mais c’était les premiers temps et on était circonspect. Puis les triomphes ont ébloui et on ne fut plus circonspect. Et ce fut un mal. Mais cela arrive à tous ceux qui sont victorieux. Les victoires offusquent la limpidité du regard et affaiblissent la prudence dans l’action. Je parle de nous disciples, naturellement, pas du Maître. Lui est parfait. Si nous étions restés à douze, on ne devrait pas trembler par crainte de trahison!” dit Judas de Kériot en mentant effrontément.

Il est impossible de décrire le regard que le Christ pose sur l’apôtre traître. Un regard de rappel et de douleur infinis.

Mais Judas n’y prête pas attention. Passant devant la table, il se dirige pour sortir…

586.11 – Jésus le suit du regard et quand il voit que réellement il sort, il lui demande:

“Où vas-tu?”

“Dehors…” répond évasivement Judas.

“Hors de cette pièce, ou hors de la maison?”

“Dehors… Ainsi… Pour marcher un peu.”

*Ne pars pas, Judas. Reste avec Moi, avec nous…”

“Tes frères sont sortis et de même Jean avec André. Pourquoi ne dois-je pas sortir, moi?”