“Pour voir s’ils sont affligés de l’avoir perdu?” demande Matthieu.
“Je crois que si une de leurs abeilles s’égarait, ils en seraient plus angoissés” bougonne entre ses dents Maximin qui s’est approché depuis un moment.
584.9 – L’enfant ne parle pas. Il reste serré près de Jésus, étudiant les visages qui l’entourent, avec cette acuité de regard qu’ont souvent les enfants maladifs et qui ont vécu dans la souffrance. Il semble scruter les âmes plutôt que les visages et, quand Pierre lui demande:
“Que penses-tu de nous?” l’enfant répond en mettant sa main dans le main de Pierre: “Tu es bon” puis il corrige: “Tous bons. Mais… je voudrais ne pas avoir été reconnu. J’ai peur…”
Et il regarde Judas de Kériot.
“De moi, n’est-ce pas? Que je parle à ton père? Mais certainement je devrai le faire, si je dois lui demander s’il te laisse à nous. Mais il ne t’enlèvera pas!”
“Je le sais. Mais il y a une autre chose… Je voudrais être loin, loin où va cette femme… Dans le pays de ma mère, il y a une mer bleue, au milieu de montagnes toutes vertes. On la voit tout en bas, avec tant de voiles blanches qui volent sur elle, et de belles villes autour. Et sur les monts il y a tant de grottes où les abeilles sauvages font leur miel, doux, si doux. Je n’ai plus mangé de miel depuis que maman est morte et que j’ai été donné à Josias. Philippe, Joseph, Élise et les autres enfants, eux s’en régalent, mais moi, non. S’ils avaient gardé le vase de miel en bas, je l’aurais pris, tant j’en avais envie. Mais ils le mettaient sur de hautes étagères et je ne pouvais monter sur les tables comme le faisait Philippe. Moi, j’ai tant envie de miel!”
“Oh! pauvre fils! Je vais t’en chercher autant que tu veux!” dit Marthe émue.
Et elle s’éloigne rapidement.
584.10 – “Mais d’où était sa mère?” demande Pierre.
“Elle avait des maisons et des propriétés près de Séphet. Fille unique, orpheline et héritière, déjà vieille, laide et légèrement bancale. Mais très riche. Par l’intermédiaire du vieux Sadoq, le fils du bien-aimé d’Anna l’obtint en mariage… Un contrat qui fut un véritable marché indigne, tout calcul, sans amour. Il vendit l’avoir de la femme qu’il disait trop éloigné d’ici, sauf une maisonnette qui appartenait d’abord à l’intendant et que ce dernier avait eue en cadeau de l’ancien maître pour toute sa vie et celle de ses héritiers jusqu’à la quatrième génération. Il perdit tout en spéculations malheureuses. Pourtant… moi, je n’y crois pas. Je sais en effet qu’il a, du côté de la rive, de belles terres… qu’il n’avait pas avant… Puis, après quelques années de mariage, alors que la femme était déjà au bord de son déclin, ce fils naquit… et ce fut un prétexte pour renvoyer la femme et en prendre une autre de la plaine de Saron, jeune, belle et riche… La divorcée se réfugia chez le vieil intendant et y mourut. Je ne sais pas pourquoi ils n’ont pas gardé cet enfant. Le père le considérait mort” explique l’Iscariote.
“Parce que Jean était mort et aussi Marie, et les enfants s’en allèrent comme serviteurs autre part. Et qui devait me garder, n’étant pas fils et ne pouvant pas travailler? Ils étaient bons pourtant Michel et Isaac, et aussi Esther et Judith. Et ils sont bons. Quand ils viennent pour les fêtes ils m’apportent des cadeaux, mais Josias me les prend pour ses fils.”
“Pourtant ils ne veulent pas de toi” lui réplique Judas.
“Maintenant que je suis droit et fort, ils voudront bien. Ce sont des serviteurs, eux! Ils ne pouvaient pas, je l’ai dit, dire au maître: “prends cet estropié malade”. Mais maintenant ils le peuvent.”
584.11 – “Mais comme tu t’es enfui de chez Josias, comment peuvent-ils te trouver?” lui dit Barthélemy pour le faire réfléchir.
L’enfant est frappé par la justesse de l’observation et il réfléchit, car l’infirmité l’a rendu précocement réfléchi, comme elle a rendu précocement adulte son visage, et il dit désespéré:
“C’est vrai! Je n’y avais pas pensé.”
“Retourne là-bas. Ils vont venir ces jours-ci…”
“Là-bas? Non. Je n’y retourne pas. Je ne veux pas y retourner. Plutôt me tuer!”
Il entre dans une furie sauvage qui le bouleverse, mais ensuite il se renverse en larmes sur les genoux de Jésus, en disant:
“Pourquoi ne m’as-tu pas fait mourir?”
Marthe, qui revient avec un vase de miel, est étonné de cette désolation, et Barthélemy est affligé de l’avoir provoquée et il s’en excuse:
“Je croyais donner un bon conseil, bon pour tous: pour l’enfant, pour Toi, Maître, pour Lazare… Personne de vous ni de nous n’a besoin d’une nouvelle haine…”
“C’est vrai! Un véritable ennui!” s’écrie Pierre et, méditant sur la situation, il en tire, à part lui, des conclusions qui aboutissent au léger sifflement qui exprime son état d’âme en face de problèmes ardus, difficiles à résoudre.
L’un propose une chose, un autre une autre chose. Aller trouver Nahum, aller chez Josias et lui dire d’envoyer Michel et Isaac chez Lazare, ou dans un autre endroit où sera l’enfant, car il est prudent de ne pas faire haïr Lazare, plus qu’il ne l’est déjà à cause de son amitié avec Jésus. Ne rien dire à personne, et faire disparaître l’enfant en le donnant à quelque disciple sûr.