Judas de Kériot ne parle pas. Il semble même étranger au débat. Il joue avec les houppes de son vêtement qu’il peigne et dépeigne avec les doigts.
Jésus aussi ne parle pas. Il caresse et calme l’enfant et il lui relève le visage, en lui mettant dans les mains le petit vase de miel.
584.12 – Chalem est un enfant, un pauvre enfant de dix ans qui a toujours souffert, mais c’est toujours un enfant, même si la douleur l’a mûri, et devant un pareil trésor de miel, les dernières larmes font place à une stupeur extatique. Levant ses yeux, son unique beauté, ses yeux châtains, grands, intelligents, et fixant alternativement Jésus et Marthe, il demande:
“Combien puis-je en prendre? Une de ces cuillers ou deux?”
Et il montre la cuiller ronde en argent qu’il enfonce lentement dans le miel blond.
“Autant que tu veux, enfant. Autant qu’il te plaît. Le reste, tu le prendras demain, ou plus tard. Il est tout pour toi!” dit Marthe en le caressant.
“Tout pour moi!!! Oh! moi, je n’ai jamais eu tant de miel!! Tout pour moi! Oh!”
Et il serre respectueusement le vase contre sa poitrine comme si c’était un trésor.
Mais ensuite il sent que plus que le vase, est précieux l’amour qui le lui donne et il met le petit vase sur les genoux de Jésus, il lève ensuite les bras voulant enlacer le cou de Marthe penchée sur lui et la baiser. C’est tout ce que peut sa reconnaissance, tout ce qu’il peut donner, lui, l’enfant abandonné qui n’a rien à donner.
584.13 – Les autres arrêtent de faire des plans pour observer la scène, et Pierre constate:
“Il est encore plus malheureux que Marziam qui avait au moins l’amour du grand-père et des autres paysans! C’est bien vrai qu’il y a toujours des douleurs plus grandes que celles que nous avons jugées immenses!”
“Oui, l’abîme de la douleur humaine n’a pas encore découvert son fond. Qui sait combien de secrets il cache encore… et qu’il cachera pour les siècles futurs!” dit Barthélemy pensif.
“Tu n’as pas foi dans la Bonne Nouvelle, alors? Tu ne crois pas qu’elle changera le monde? C’est dit par les prophètes, et le Maître le répète. Tu es un incrédule, Barthélemy dit l’Iscariote avec une légère ironie.
Le Zélote lui répond:
“Je ne vois pas ce qui fait l’incrédulité de Barthélemy. La doctrine du Maître procurera du réconfort à tous les malheurs, modifiera aussi la férocité des usages et des coutumes, mais elle n’éliminera pas la douleur. Elle la rendra supportable par ses divines promesses des joies futures. Pour que la douleur soit abolie, ou du moins une grande partie de la douleur, car resteront toujours les maladies et les morts et les cataclysmes naturels il faudrait que tous aient le cœur que possède le Christ, mais…”
L’Iscariote l’interrompt:
“En effet c’est ce qui devrait arriver. Autrement à quoi aurait servi la venue du Messie sur la Terre?”
“C’est ce qui devrait arriver, disons-nous. Mais, dis-moi, Judas: est-ce que cela peut-être est arrivé parmi nous? Nous sommes douze et depuis trois ans nous vivons avec Lui, nous absorbons sa doctrine comme l’air que nous respirons. Eh bien? Sommes-nous tous saints, nous les douze? Que faisons-nous de différent de ce que fait Lazare, de ce que font Étienne, Nicolaï, Isaac, Manahen, et Joseph et Nicodème, et les femmes, et les enfants? Je parle des justes de cette Patrie qui est la nôtre. Tous ceux-ci, sages et riches, ou pauvres et ignorants, font ce que nous faisons: un peu bien, un peu mal, mais sans se renouveler complètement. Je te dis même que beaucoup, beaucoup nous sont supérieurs. Oui, beaucoup de ceux qui le suivent nous sont supérieurs, à nous, les apôtres… Et tu prétendrais que le monde entier prenne le cœur que possède le Christ, alors que nous, nous les apôtres, ne l’avons pas pris? Nous sommes devenus plus ou moins meilleurs… Espérons du moins qu’il en est ainsi, car l’homme a du mal à se connaître et à connaître le frère qui vit à ses côtés. Il est trop opaque et épais le voile de la chair, et la pensée de l’homme est trop attentive à ne pas se laisser pénétrer, pour que l’homme comprenne l’homme. Toujours, en s’observant ou bien en observant les autres, on reste à la surface. Quand il s’agit de nous examiner car nous ne voulons pas nous connaître pour ne pas souffrir dans notre orgueil ou de la nécessité de changer. Quand il s’agit d’autrui, car notre orgueil d’examinateur fait de nous des juges injustes et l’orgueil de celui que l’on examine se serre, comme une huître le fait avec ses valves, sur ce qu’elle a en son intérieur” dit le Zélote.
“Bien parlé! Simon, tu as vraiment dit des paroles de sagesse!” approuve Jude Thaddée et les autres font chorus.
584.14 – “Et alors, pourquoi est-il venu s’il ne doit rien changer?” réplique l’Iscariote.
Jésus prend la parole:
“Beaucoup de choses changeront. Pas tout. Parce que contre ma doctrine, il y aura dans l’avenir ce qui déjà agit: la haine de ceux qui n’aiment pas la Lumière, car contre la force de ceux qui me suivent, il y aura celle de ceux qui suivent Satan. Combien! Sous combien d’aspects! À ma doctrine immuable, parce que parfaite, combien de doctrines hérétiques, toujours nouvelles seront opposées! Que de douleurs elles feront germer! Vous ne connaissez pas l’avenir. À vous il semble qu’elle est grande la douleur qui se trouve maintenant dans le monde…
Mais Celui qui sait, voit des horreurs qui ne seraient même pas comprises si je vous les expliquais… Malheur si je n’étais pas venu! Venu pour donner aux hommes à venir un code qui freine les instincts chez les meilleurs, et une promesse de paix future! Malheur si l’homme n’avait pas, à cause de ma venue, des éléments spirituels capables de le garder “vivant” dans la vie de l’esprit, de le garder sûr d’une récompense!… Si je n’étais pas venu, avec la succession des siècles, la Terre serait devenue un vaste enfer terrestre et la race humaine se serait déchirée, et aurait péri en maudissant le Créateur…”
“Le Très-Haut a promis de ne plus envoyer de châtiments universels comme le Déluge Genèse 8,21-22. . La promesse de Dieu ne se trompe pas” dit Judas.
“Oui, Judas de Simon, c’est vrai. Et le Très-Haut n’enverra plus de fléaux universels comme le Déluge, mais les hommes se créeront par eux-mêmes des fléaux de plus en plus atroces, par rapport auxquels le déluge et la pluie de feu qui détruisit Sodome et Gomorrhe paraîtraient des châtiments de pitié. Oh!…”
Jésus se lève en faisant un geste de pitié angoissée pour les générations à venir.
584.15 – “C’est bien! Tu sais… mais, en attendant, qu’allons-nous faire pour lui?” demande l’Iscariote en montrant l’enfant qui déguste son miel à petites doses et est tout à fait heureux.
“À chaque jour sa peine Cf. Matthieu 6, 34. . Demain le dira. Se préoccuper du lendemain est vain, alors que l’on ne sait même pas si demain on sera encore en vie.”
“Moi, je ne pense pas comme Toi. Je dis qu’il faudrait savoir où nous irons habiter, où nous consommerons la Cène. Tant de choses, Si nous attendons, attendons, la ville se remplit. Et où irons-nous? Au Gethsémani, non. Chez Joseph de Sephoris, non. Chez Jeanne, non. Chez Nikê, non. Chez Lazare, non. Et où, alors?”
“Où le Père préparera un refuge pour son Verbe.”
“Tu crois que je veux le savoir pour le rapporter?”
“C’est toi qui le dis. Moi, je n’ai rien dit. Viens, Chalem. Ma Mère sait que tu es là, mais elle ne t’a pas encore vu. Viens que je te conduise à elle.”
“Mais elle est malade, ta Mère?” demande Thomas.
“Non. Elle prie. Elle a beaucoup besoin de prier.”
“Oui, elle souffre beaucoup, elle pleure beaucoup, et Marie n’a que la prière pour la consoler. Je l’ai toujours vue beaucoup prier. Dans les moments de plus grande douleur, elle vit de prière pourrais-je dire…” explique Marie d’Alphée pendant que Jésus s’éloigne en tenant l’enfant par la main et ayant de l’autre côté Annalia qu’il a invitée à aller avec Lui voir Marie.