“Et te parlerais-je ainsi, si je ne le pouvais pas? Comme tu me connais peu encore! Moi, je te connais. Je sais que tu es comme quelqu’un qui est saisi par une pieuvre géante. Mais si tu voulais, tu pourrais encore te libérer. Oh! tu souffrirais, certainement. T’arracher à ces chaînes qui te mordent et t’empoisonnent serait douloureux. Mais après quelle joie. Judas! Tu crains de ne pas avoir la force de réagir contre ceux qui te suggestionnent? Moi, je puis t’absoudre à l’avance du péché de transgression du rite pascal… Tu es un malade. Pour les malades, la Pâque n’est pas obligatoire. Personne n’est plus malade que toi. Tu es comme un lépreux. Les lépreux ne montent pas à Jérusalem, tant qu’ils sont tels.
Crois, Judas, que de comparaître devant le Seigneur avec un esprit immonde tel que le tien, ce n’est pas l’honorer, mais l’offenser. Il faut d’abord…”
575.11 – “Pourquoi, alors, ne me purifies-tu pas et ne me guéris-tu pas?” demande Judas, déjà dur, récalcitrant.
“Je ne te guéris pas! Quand quelqu’un est malade, il cherche à se guérir par lui-même, à moins que ce ne soit un tout petit ou un sot qui ne sait pas vouloir…”
“Traite-moi comme de telles personnes. Traite-moi en sot, et pourvois Toi-même, à mon propre insu”.
“Ce ne serait pas juste, parce que tu peux vouloir. Tu sais ce qui est bien et ce qui est mal pour toi. Et il ne servirait à rien que je te guérisse sans tavolonté de rester guéri.”
“Donne-la-moi aussi.”
“Te la donner? T’imposer alors une volonté bonne? Et ton libre arbitre? Que deviendrait-il alors? Que serait ton moi d’homme, de créature libre? Succube Un succube est un démon femelle sensée abuser des hommes (le démon mâle est l'incube). Cependant, Maria Valtorta emploie ici le succube comme synonyme de "concubine" qui est d'ailleurs le sens étymologique latin. On pourrait le traduire par "suppôt", terme connoté, ou "esprit dévoué à". Il serait intéressant d'expertiser si ce sens correspondait aux usages de l'époque. ?”
“Comme je suis succube de Satan, je pourrais l’être de Dieu!”
“Comme tu me blesses, Judas! Comme tu transperces mon cœur! Mais pour ce que tu me fais, je te pardonne… Succube de Satan, as-tu dit. Moi, je ne disais pas cette chose redoutable…”
“Mais tu la pensais parce qu’elle est vraie et que tu la connais, s’il est vrai que tu lis dans les cœurs des hommes. S’il en est ainsi, tu sais que je ne suis plus libre de moi… Il m’a pris et…”
“Non. Il s’est approché de toi, en te tentant, en t’essayant, et tu l’as accueilli. Il n’y a pas de possession s’il n’y a pas au début une adhésion à quelque tentation satanique. Le serpent insinue sa tête entre les barreaux serrés mis pour défendre les cœurs, mais il n’entrerait pas si l’homme ne lui élargissait pas un passage pour admirer son aspect séducteur, pour l’écouter, pour le suivre… Alors seulement l’homme devient succube, possédé, mais parce qu’il le veut. Dieu aussi flèche des cieux les lumières très douces de son paternel amour, et ses lumières pénètrent en nous. Ou plutôt: Dieu, à qui tout est possible, descend dans le cœur des hommes. C’est son droit. Pourquoi alors l’homme qui sait qu’il devient esclave, succube de l’Horrible, ne sait-il pas se rendre serviteur de Dieu, ou plutôt fils de Dieu, et pourquoi chasse-t-il son Père très Saint?
Tu ne me réponds pas? Tu ne me dis pas pourquoi tu as préféré Satan à Dieu, pourquoi tu as voulu Satan? Mais il serait encore temps pour te sauver!
575.12 – Tu sais que je vais à la mort. Personne ne le sait comme toi… Je ne refuse pas de mourir… Je vais. Je vais à la mort, parce que ma mort sera la Vie pour tant d’hommes. Pourquoi ne veux-tu pas être de ceux-ci? Est-ce que ce sera pour toi seulement, mon ami, mon pauvre ami malade, que ma mort sera inutile?”
“Elle sera inutile pour tant de gens, ne te fais pas d’illusions. Tu ferais mieux de fuir et de vivre loin d’ici, de jouir de la vie, d’enseigner ta doctrine, car elle est bonne, mais ne pas te sacrifier.”
“Enseigner ma doctrine! Mais qu’est-ce que j’enseignerais désormais de vrai, si je faisais le contraire de ce que j’enseigne? Quel Maître serais-je si je prêchais l’obéissance à la volonté de Dieu et ne la faisais pas? L’amour des hommes, et qu’ensuite je ne les aimais pas? Le renoncement à la chair et au monde et qu’ensuite j’aimais ma chair et les honneurs du monde, le refus de donner le scandale et qu’ensuite je scandalisais non seulement les hommes, mais les anges? C’est Satan qui parle par toi en ce moment, comme il a parlé à Éphraïm, comme tant de fois il a parlé et agi, par ton intermédiaire, pour me troubler. Je les reconnais toutes ces actions de Satan, accomplies grâce à toi, et je ne t’ai pas haï, je n’ai pas éprouvé de lassitude de toi, mais seulement de la peine, une peine infinie. Comme une mère qui suit les progrès d’un mal qui amène son fils à la mort, j’ai observé la progression du mal en toi. Comme un père qui ne regrette rien pourvu qu’il trouve des remèdes pour son fils malade, Moi je n’ai rien épargné pour te sauver, j’ai surmonté les répugnances, les indignations, les amertumes, les découragements… Comme un père et une mère désolés, désillusionnés de toute puissance terrestre, se tournent vers le Ciel pour obtenir la vie d’un fils, ainsi j’ai gémi et je gémis pour implorer un miracle qui te sauve, te sauve, te sauve sur le bord de l’abîme qui déjà s’ouvre sous tes pieds.
575.13 – Judas, regarde-moi! Sous peu mon Sang sera répandu pour les péchés des hommes. II ne m’en restera pas une goutte. Le boiront la terre, les pierres, les herbes, les vêtements de mes persécuteurs et les miens… le bois, le fer, les cordes, les épines du nabacà… Nabacà : le jujubier de Palestine, ou Zyziphus nabeca (nabac) ou Zyziphus spina christi, est un arbre épineux que l'on trouve encore en Palestine – Note de Pascal, un internaute, le 18/01/08 – Voir les connaissances remarquables en botanique. et le boiront les esprits qui attendent le salut… Est-ce que toi seul tu ne veux pas le boire? Moi, pour toi seul, je donnerais tout le Sang que j’ai.
Tu es mon ami. Comme on meurt volontiers pour l’ami! Pour le sauver! On dit: “Je meurs, mais je continuerai de vivre dans l’ami auquel j’ai donné la vie”. Comme une mère, comme un père qui continuent de vivre dans leur descendance même après qu’ils se sont éteints. Judas, Moi, je t’en supplie! Je ne demande rien d’autre en cette veille de ma mort. Au condamné, les juges eux-mêmes, même les ennemis accordent une ultime grâce, exaucent le dernier désir. Moi, je te demande de ne pas te damner. Je ne le demande pas tant au Ciel qu’à toi, à ta volonté… Pense à ta mère, Judas. Que sera ta mère, ensuite? Que sera le nom de ta famille? Je fais appel à ton orgueil, il est plus fier que jamais, pour te défendre contre ton déshonneur. Ne te déshonore pas. Judas, Réfléchis. Les années passeront et les siècles, les royaumes et les empires tomberont, les étoiles perdront leur éclat, la configuration de la Terre changera, et tu seras toujours Judas, comme Caïn est toujours Caïn, si tu persistes dans ton péché. Les siècles auront une fin et il restera seulement le Paradis et l’Enfer. Dans le Paradis et dans l’Enfer, pour les hommes ressuscités et accueillis âmes et corps, pour l’éternité, là où il est juste qu’ils soient, tu seras toujours Judas, le maudit, le plus grand coupable, si tu ne te repens pas.
Je descendrai pour libérer les esprits des Limbes, je les tirerai en foules du Purgatoire, et toi… je ne pourrai t’attirer où je suis… Judas, je vais mourir, j’y vais heureux, car elle est venue l’heure que j’attendais depuis des millénaires: l’heure de réunir les hommes à leur Père. Il y en a beaucoup que je ne réunirai pas. Mais le nombre des sauvés que je contemplerai en mourant me consolera du déchirement de mourir inutilement pour un si grand nombre. Mais, c’est Moi qui te le dis, il sera terrible de te voir parmi ces derniers, toi, mon apôtre, mon ami. Ne me donne pas cette inhumaine douleur!… Je veux te sauver, Judas. Te sauver.
575.14 – Regarde. Nous descendons au fleuve. Demain, à l’aube, quand tous dorment encore, nous le passerons, nous deux, et tu iras à Bozra, à Arbela, à Aéra, où tu veux. Tu connais les maisons des disciples. À Bozra, cherche Joachim et Marie, la lépreuse que j’ai guérie. Je te donnerai un écrit pour eux. Je dirai que pour ta santé, il te faut un repos tranquille dans un air différent.
Et c’est la vérité, malheureusement, puisque tu as l’esprit malade et l’air de Jérusalem te serait mortel. Mais eux croiront qu’il s’agit de ton corps. Tu resteras là jusqu’à ce que je vienne t’en tirer. À tes compagnons, Moi, j’y penserai… Mais ne viens pas à Jérusalem, Tu vois? Je n’ai pas voulu des femmes, sauf des plus courageuses parmi elles, et celles qui par leur droit de mère doivent être près de leurs enfants.”
“La mienne aussi?”
“Non. Marie ne sera pas à Jérusalem…”
“C’est la mère d’un apôtre, elle aussi, et elle t’a toujours honoré.”
“Oui, elle aurait le droit comme les autres d’être près de Moi, elle qui m’aime avec une parfaite justice. Mais c’est justement pour cela qu’elle n’y sera pas. Parce que je lui ai dit de ne pas y être, et elle sait obéir.”