Êtes-vous nés d’une louve, ou bien vous êtes vous faits de boue et de fumier?” et elle regardait les agresseurs en tenant son manteau ouvert pour défendre l’homme et, pendant ce temps, elle reculait en le poussant hors de la ville… Et maintenant encore elle le réconforte en disant: “Que le Très-Haut veuille, ô mon Judas, faire de ce sang répandu pour le Maître un baume pour ton cœur”. Mais il est peu blessé. L’homme a peut-être plus de peur que de mal. Mais maintenant prenez et mangez. Pour les femmes il y a du lait qu’on vient de traire et du pain avec du fromage et des fruits. Je n’ai pas pu cuire de la viande, j’aurais trop tardé. Ici il y a du vin pour les hommes. Mangez, pendant que le soir descend puis, par des chemins sûrs, nous irons trouver les deux, et ensuite chez Mérod.”
“Que Dieu te récompense encore” dit Jésus.
Et il offre et distribue la nourriture, en mettant de côté deux parts pour ceux qui sont éloignés.
“Non. Non. J’ai pensé à eux et leur ai porté sous mes vêtements des œufs et du pain, avec un peu de vin et d’huile pour les blessures. Mangez, pendant que je surveille la route…”
575.6 – Ils mangent, mais l’indignation dévore les hommes, et les femmes accablées sont nonchalantes. Toutes, sauf Marie de Magdala. Ce qui effraie et humilie les autres a toujours pour elle l’effet d’une liqueur qui excite les nerfs et son courage. Les yeux lancent des éclairs vers la ville hostile. Seule la présence de Jésus qui a déjà dit de ne pas avoir de rancœur, retient des paroles méprisantes. Ne pouvant parler ni agir, elle déverse sa colère sur le pain innocent qu’elle mord d’une manière tellement significative que le Zélote ne peut se retenir de lui dire en souriant:
“Heureusement pour les gens de Tersa qu’ils ne peuvent tomber entre tes mains! Tu ressembles à un fauve enchaîné, Marie!”
“J’en suis un. Tu as vu juste. Et aux yeux de Dieu j’ai plus de mérite de me retenir d’entrer là-bas, comme ils le méritent, que pour tout ce que j’ai fait jusqu’ici pour expier.”
“Brave, Marie! Dieu t’a pardonné des fautes plus grandes que la leur.”
“C’est vrai. Eux t’ont offensé, toi, mon Dieu, une fois, et suggestionnés par autrui. Et moi… de nombreuses fois… et par ma propre volonté… et je ne puis être intransigeante ni orgueilleuse…”
Elle rebaisse les yeux sur son pain sur lequel tombent deux larmes.
Marthe lui met la main sur les genoux en lui disant à voix basse:
“Dieu t’a pardonné. Ne te mortifie plus… Rappelle-toi ce que tu as eu: notre Lazare…”
“Je ne me mortifie pas. C’est de la reconnaissance, c’est de l’émotion… Et la constatation que je n’ai pas encore cette miséricorde que j’ai si largement reçue… Pardonne-moi, Rabboni!” dit-elle en levant ses yeux splendides auxquels l’humilité a rendu leur douceur.
“On ne refuse jamais le pardon à qui est humble de cœur, Marie.”
575.7 – Le soir descend, en teintant l’air d’une nuance délicate de violet. Les choses un peu éloignées se confondent. Les tiges de lin dont la grâce était si visible, se fondent à présent en une masse sombre. Les oiseaux se taisent dans les feuillages. La première étoile s’allume. La première cigale fait retentir son crissement dans l’air. C’est le soir.
“Nous pouvons aller. Ici, dans les champs, on ne nous verra pas. Venez avec assurance. Je ne vous trahis pas. Je ne le fais pas pour en tirer profit. Je demande seulement au Ciel la pitié, car de pitié, nous en avons tous besoins dit la femme en soupirant.
Ils se lèvent, ils la suivent. Ils passent au large de Tersa, au milieu des champs et des jardins déjà obscurs, mais pas assez loin pour ne pas voir les hommes autour des feux au point de départ des routes…
“Ils nous guettent…” dit Matthieu.
“Maudits!” siffle Philippe entre ses dents.
Pierre ne parle pas, mais il agite ses bras vers le ciel dans un appel ou une protestation muette.
Mais Jacques et Jean de Zébédée qui se sont parlé sans arrêt là-bas, un peu en avant des autres, reviennent sur leurs pas pour dire:
“Maître, si Toi, à cause de la perfection de ton amour, tu ne veux pas recourir au châtiment, veux-tu que nous le fassions? Veux-tu que nous disions au feu du ciel de descendre et de consumer ces pécheurs? Tu nous as dit que nous pouvions tout ce que nous demandions avec foi et…”
Jésus qui marchait un peu penché, comme s’il était fatigué, se redresse brusquement et les foudroie de deux regards qui étincellent à la lumière de la lune.
Les deux reculent en silence, effrayés devant ce regard. Jésus, en les fixant toujours ainsi, leur dit:
“Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre les âmes mais pour les sauver. Vous ne vous rappelez pas ce que je vous ai dit? J’ai dit dans la parabole du bon grain et de l’ivraie: “Pour l’instant laissez le bon grain et l’ivraie croître ensemble, car à vouloir les séparer maintenant, vous risqueriez d’arracher le bon grain avec l’ivraie. Laissez-les donc jusqu’à la moisson. Au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs: ramassez maintenant l’ivraie et liez-la en bottes pour la brûler et rentrez le bon grain dans mon grenier”.