“C’est que nombreux sont ceux qui bafouent Dieu et le prochain. Voici ma Mère avec les femmes. Allez leur dire qu’elles n’aillent pas plus loin.”
Jacques de Zébédée et André s’en vont en courant, légers comme des gazelles. Jésus se hâte vers la Mère et les femmes disciples et les rejoint quand déjà elles savent et observent l’enfant avec pitié.
574.5 – Ils retournent rapidement vers Hennon; ils y entrent. Ils vont, conduits par le garçon, à la maison d’Éli. C’est un vieillard aux yeux embués par les ans, mais encore vigoureux. Dans sa jeunesse il devait être robuste comme un chêne de ces régions.
“Éli, le Rabbi de Nazareth me prend si…”
“Te prend? Il ne pouvait faire une plus grande bonté. Tu finirais par devenir mauvais en restant ici. Le cœur s’endurcit quand l’injustice dure trop. Et elle est tropdure. Tu l’as trouvé? Le Très-Haut écoute donc tes pleurs, même s’ils viennent d’un enfant samaritain. Tu es heureux alors, toi qui, grâce à ton âge, es délivré de toute chaîne et qui peux suivre la Vérité sans que rien te retienne de la suivre, pas même la volonté d’un père ou d’une mère. Cela paraît providentiel maintenant ce qui pendant tant d’années a semblé un châtiment. Dieu est bon. Mais que veux-tu de moi, pour être venu ici? Ma bénédiction? Je te la donne comme l’Ancien de l’endroit.”
“Ta bénédiction, je la veux, car tu es bon. Et puis je suis venu pour que toi, avec Lévi et Jonas, vous alliez avec le Rabbi trouver mon maître pour qu’il ne réclame pas d’autre argent.”
“Mais, où est le Rabbi? Je suis vieux et j’y vois bien peu et je ne reconnais que ceux que je connais beaucoup. Moi, je ne connais pas le Rabbi.”
“Il est ici. Il est devant toi.”
“Ici? Puissance éternelle!”
Le vieillard se lève et il s’incline vers Jésus en disant:
“Pardonne au vieux dont les yeux sont enténébrés. Je te salue car il n’y a qu’un juste dans tout Israël, et tu es celui-là.
574.6 – Allons. Lévi est dans son jardin autour de sa cuve, et Jonas est à ses fromages.”
Le vieillard se relève. Il est grand comme Jésus, bien que voûté par l’âge. Il se met en route en tâtant le mur, évitant à l’aide de son bâton les obstacles du chemin.
Jésus, qui l’a salué par sa paix, le secourt dans un endroit où trois marches rudimentaires rendent la route dangereuse pour un demi-aveugle. Avant de se mettre en route, Jésus avait dit aux femmes disciples de l’attendre à cet endroit. Pendant ce temps, Benjamin va à son bercail.
Le vieillard dit:
“Tu es bon, mais Alexandre est un fauve. C’est un loup. Je ne sais pas si… Mais je suis assez riche pour te donner ce qu’il faut d’argent pour Benjamin, si encore Alexandre en veut. Mes enfants n’ont pas besoin de mon argent. Je suis près du siècle et l’argent ne sert pas pour l’autre vie. Un acte d’humanité, oui, il a de la valeur…”
“Pourquoi ne l’as-tu pas fait plus tôt?”
“Ne me fais pas de reproches, Rabbi. Je donnais à manger à l’enfant et je le réconfortais, pour qu’il ne devienne pas un malfaiteur. Alexandre est capable de rendre féroce une tourterelle, mais je ne pouvais pas, personne ne pouvait lui enlever l’enfant. Toi… tu t’en vas loin. Mais nous… nous restons ici et nous craignons ses vengeances. Un jour, quelqu’un d’Hennon s’interposa parce que, ivre, il battait à mort l’enfant et lui, je ne sais pas comment il fit, réussit à empoisonner le troupeau.”
“N’est-ce pas mal penser?”
“Non. Il attendit plusieurs mois. L’hiver, quand les brebis restent enfermées et il empoisonna l’eau du bassin. Elles burent, elles gonflèrent, elles moururent toutes. Nous sommes tous bergers ici, et nous avons compris… Pour en être sûr, on a fait manger de leur viande à un chien et le chien est mort. Et il y eut quelqu’un qui vit Alexandre entrer furtivement dans l’enclos… Oh! C’est un malfaiteur! Nous le craignons… Cruel, toujours ivre le soir. Impitoyable avec tous les siens. Maintenant qu’ils sont tous morts, il torture le garçon.”
“Et alors, ne viens pas si…”
“Oh! non. Je viens. Il faut dire la vérité.
574.7 – Voilà. J’entends le marteau, c’est Lévi.”
Et il l’appelle à haute voix près d’une haie:
“Lévi! Lévi!”