“Alors!…”
“Non, dit Nikê. Elle m’a dit, à moi: “Quand Jeanne vient, je vais avec elle. Mais maintenant je veux persuader Claudia”… Il semble que Claudia n’arrive pas à dépasser les limites de sa croyance dans le Christ. Pour elle c’est un sage. Rien de plus… Il semble même qu’avant de venir en ville, elle a été quelque peu troublée par les bruits qu’on a fait courir et qu’elle a dit, sceptique: “C’est un homme comme nos philosophes, et pas des meilleurs, car sa parole ne correspond pas à sa vie”, et qu’elle a eu des… des… en somme elle s’est permis des choses qu’elle avait abandonnées, auparavant.”
“Il fallait s’y attendre! Des âmes païennes! Hum! Il peut y en avoir une bonne… Mais les autres!… Ordure! Ordure!” dit sentencieusement Barthélemy.
“Et Joseph?” demande le Thaddée.
“Lequel? Celui de Sephoris? Il a une peur! Ah! Il y a eu votre frère Joseph. Venu et parti tout de suite, en repassant pourtant par Béthanie, pour dire aux sœurs qu’elles empêchent à tout prix le Maître d’aller dans la ville et d’y rester. J’étais là et j’ai entendu.
C’est ainsi que j’ai su aussi que Joseph de Sephoris a eu beaucoup d’ennuis, et maintenant il a très peur. Votre frère l’a chargé de se tenir au courant de ce qu’on complote au Temple. Celui de Sephoris peut le savoir par l’intermédiaire de ce parent qui est marié, je ne sais si c’est avec la sœur ou la fille de la sœur de sa femme, et qui est employé au Temple” dit Élise.
566.8 – “Que de peurs! Maintenant, quand on va aller à Jérusalem, je vais envoyer mon frère chez Hanne. Je pourrais y aller, moi aussi, car je connais bien ce vieux renard. Mais Jean sait mieux s’y prendre. Et Hanne l’aimait bien autrefois, quand on écoutait les paroles de ce vieux loup, en croyant que c’était un agneau! J’enverrai Jean. Lui saura supporter même des insultes, sans réagir. Moi… s’il me disait anathème du Maître, ou même seulement que je suis anathème parce que je le suis, je lui sauterais au cou, je le saisirais et le serrerais ce vieil enflé comme si c’était un filet qui doit perdre son eau. Je lui ferais rendre l’âme sournoise qu’il a dedans! Même s’il était entouré de tous les soldats du Temple et des prêtres!”
“Oh! si le Maître t’entendait parler ainsi!” dit André scandalisé.
“C’est bien parce qu’il n’est pas là que je le dis!”
“Tu as raison! Tu n’es pas seul à le vouloir. Je le veux moi aussi” dit Pierre.
“Et moi aussi, et pas pour Hanne seulement” dit le Thaddée.
“Oh! pour cela, moi j’en… servirais plusieurs. J’ai une longue liste… Ces trois carcasses de Capharnaüm Les sanhédristes Éli, Joachim et Urie. — j’exclus le pharisien Simon car il me paraît passablement bon — ces deux loups d’Esdrelon Les sanhédristes Doras, fils de Doras et Yokhanan, (Giocana) Ben Zacchaï. , et ce vieux paquet d’os de Chanania, et puis… un massacre, je vous dis, un massacre à Jérusalem, et en tête de tous Elchias. Je n’en peux plus de voir tous ces serpents aux aguets!”
Pierre est furieux.
Le Thaddée, calme en le disant mais encore plus impressionnant dans son calme glacial que s’il était furieux comme Pierre, dit:
“Et moi, je t’aiderais. Mais… je commencerais peut-être par enlever les serpents qui sont tout près.”
“Qui? Samuel?”
“Non, non! Samuel n’est pas le seul près de nous. Il y en a tant qui montrent un visage et ont une âme différente du visage qu’ils montrent! Je ne les perds pas de vue, jamais. Je veux être sûr avant d’agir. Mais quand je le serai! Le sang de David est chaud, et il est chaud celui de Galilée. Je les ai en moi, tous les deux, par la lignée paternelle et maternelle.”
“Oh! Il suffit que tu me le dises, eh! Je t’aide…” dit Pierre.
“Non. La vengeance du sang regarde les parents, c’est moi qu’elle regarde.”
566.9 – “Mes enfants! Mes enfants! Ne parlez pas ainsi! Ce n’est pas ce qu’enseigne le Maître! Vous semblez des lionceaux furieux au lieu d’être les agneaux de l’Agneau! Déposez tant d’esprit de vengeance. Les temps de David sont passés depuis longtemps! La loi du sang et du talion sont supprimées par le Christ. Il conserve les dix immuables commandements, mais les autres dures lois mosaïques, il les abroge. De Moïse restent les commandements de pitié, d’humanité et de justice résumés et perfectionnés par notre Jésus, dans son plus grand commandement: “Aimer Dieu avec tout soi-même, aimer le prochain comme nous-mêmes, pardonner à ceux qui nous offensent, donner de l’amour à qui nous hait”. Oh! pardonnez-moi, si moi, femme, j’ai osé enseigner à mes frères, et qui sont plus âgés que moi! Mais je suis une vieille mère, et une mère peut toujours parler. Croyez-moi, mes enfants! Si vous-mêmes appelez Satan en vous avec la haine pour les ennemis, avec le désir de vengeance, il entrera en vous pour vous corrompre. Ce n’est pas une force, Satan. Croyez-le. La force, c’est Dieu. Satan est faiblesse, il est fardeau, il est torpeur. Vous ne saunez plus remuer un doigt, non contre les ennemis, mais pas même pour donner une caresse à notre Jésus affligé, si vous vous êtes enchaînés par la haine et la vengeance. Oui, mes enfants, tous mes enfants! Même vous qui avez mon âge, et davantage peut-être. Tous enfants pour une femme qui vous aime, pour une mère qui a retrouvé la joie d’être mère en vous aimant tous comme des fils. Ne m’angoissez pas de nouveau pour avoir perdu de nouveau des fils chers, et pour toujours; car si vous mourez dans la haine ou dans le crime, vous êtes morts pour l’éternité et nous ne pourrons plus nous réunir là-haut, dans la joie, autour de notre commun amour: Jésus. Promettez ici, tout de suite, à moi qui vous en supplie, à une pauvre femme, à une pauvre mère, de ne plus avoir jamais ces pensées.
Oh! c’est jusqu’à votre visage qui est défiguré. Vous me semblez des inconnus, vous n’êtes plus les mêmes! Comme vous enlaidit la rancœur! Vous étiez si doux! Mais qu’arrive-t-il donc? Écoutez-moi! Marie vous dirait les mêmes paroles, avec plus de puissance, car c’est Marie; mais il vaut mieux qu’elle ne connaisse pas toute la douleur… Oh! pauvre Mère! Mais qu’arrive-t-il? Dois-je donc vraiment croire que déjà se lève l’heure des ténèbres, l’heure qui engloutira tout le monde, l’heure où Satan sera le roi en tous, sauf chez le Saint, et dévoiera même les saints, même vous, en vous rendant lâches, parjures, cruels comme il l’est? Oh! jusqu’à présent, j’ai toujours espéré! J’ai toujours dit: “Les hommes ne prévaudront pas contre le Christ”. Mais maintenant! Maintenant je crains et je tremble pour la première fois! Sur ce ciel serein d’adar je vois s’allonger et envahir la grande Ténèbre dont le nom est Lucifer, je la vois vous plonger tous dans la nuit et faire pleuvoir des poisons qui vous rendent malades. Oh! j’ai peur!”
Élise, qui déjà depuis un moment pleurait silencieusement, s’abandonne, la tête sur la table prés de laquelle elle est assise et elle sanglote douloureusement.
566.10 – Les apôtres se regardent entre eux. Puis, affligés, s’efforcent de la réconforter. Mais elle ne veut pas de leur réconfort et le leur dit:
“Une chose, une seule chose a pour moi de la valeur: votre promesse. Pour votre bien! Pour que Jésus n’ait pas dans ses douleurs la plus grande: celle de vous voir damnés, vous, ses bien-aimés.”
“Mais oui, Élise. Si tu le veux! Ne pleure pas, femme! Nous te le promettons. Écoute. Nous ne lèverons pas un doigt sur personne. Nous ne regarderons même pas pour ne pas voir. Ne pleure pas! Ne pleure pas! Nous pardonnerons à ceux qui nous offensent. Nous aimerons ceux qui nous haïssent! Allons! Ne pleure pas.”