“Et c’est spécialement aux ouvriers de Dieu que je propose comme modèles les abeilles. Elles déposent dans le secret de la ruche le miel formé en leur intérieur par un travail infatigable sur des corolles saines. Leur fatigue ne paraît même pas telle, tant elles travaillent avec bonne volonté, en volant, points d’or, de fleur en fleur, et puis elles entrent chargées de sucs pour élaborer leur miel dans l’intimité des cellules. Il faudrait savoir les imiter. Choisir les enseignements, les doctrines, les amitiés saines, capables de donner des sucs d’une vertu véritable, et puis savoir s’isoler pour élaborer, à partir de ce que l’on a récolté avec entrain, la vertu, la justice, qui est comme le miel tiré de nombreux éléments sains, sans oublier la bonne volonté sans laquelle les sucs pris ça et là ne servent à rien. Savoir méditer humblement, à l’intérieur du cœur, sur ce que nous avons vu de bon et entendu, de bon, sans envie si près des abeilles ouvrières il y a les reines, c’est-à-dire quelqu’un de plus juste que ne l’est celui qui médite. Toutes les abeilles sont nécessaires dans la ruche, aussi bien les ouvrières que les reines. Malheur si toutes étaient des reines; malheur si toutes étaient des ouvrières. Elles mourraient aussi bien les unes que les autres.
Car les reines n’auraient pas de nourriture pour procréer s’il n’y avait pas d’ouvrières, et les ouvrières cesseraient d’exister si les reines ne procréaient pas. Et ne pas envier les reines. Elles ont elles aussi leur fatigue et leur pénitence. Elles ne voient le soleil qu’une seule fois, dans l’unique vol nuptial. Avant et après, il y a seulement et toujours la clôture entre les parois ambrées de la ruche. Chacun a son devoir, et chaque devoir est un choix, et tout choix est une charge en plus d’un honneur. Et les ouvrières ne perdent pas leur temps à des vols sans profit, ou à des vols dangereux sur des fleurs malades et vénéneuses. Elles ne tentent pas l’aventure, elles ne désobéissent pas à leur mission, elles ne se révoltent pas contre la fin pour laquelle elles ont été créées. Oh! admirables petits êtres! Que d’enseignements pour les hommes!…”
Jésus se tait, perdu dans sa méditation.
565.15 – Judas se souvient tout à coup qu’il doit aller je ne sais où, et s’en va en courant. Il reste Jésus et Jean. Jean regarde Jésus sans se faire remarquer. Un regard attentif, affectueusement angoissé. Jésus lève la tête et se tourne un peu pour rencontrer le regard du Préféré qui l’étudie. Son visage s’éclaire alors qu’il l’attire à Lui.
Jean, ainsi embrassé, demande tout en marchant:
“Judas t’a donné d’autre douleur, n’est-ce pas? Et il doit avoir troublé aussi Samuel.”
“Pourquoi? (Samuel) T’en a-t-il parlé?”
“Non. Mais j’ai compris. Il a dit seulement: “Généralement, en vivant près de quelqu’un qui est vraiment bon, on devient bon. Mais Judas ne l’est pas bien qu’il vive avec le Maître depuis trois ans. Il est profondément corrompu et la bonté du Christ ne pénètre pas en lui, tant il est rempli de perversité”. Je n’ai su que dire… car c’est vrai…
565.16 – Mais pourquoi est-il ainsi Judas? Est-il possible qu’il ne change jamais? Et pourtant… nous avons tous les mêmes leçons… et quand il est venu parmi nous, il n’était pas pire que nous…”
“Mon Jean! Mon doux enfant!”
Jésus dépose un baiser sur son front découvert et si pur, et lui murmure dans les cheveux qui se soulèvent blonds et légers:
“Il y a des créatures qui semblent vivre pour détruire le bien qui est en elles. Tu es pêcheur et tu sais comment fait la voile quand le tourbillon la presse. Elle s’abaisse tellement vers l’eau qu’elle renverserait la barque et deviendrait dangereuse pour elle, de sorte que parfois il faut la descendre et se passer d’aile pour aller vers le nid.
Car la voile, prise par le tourbillon, n’est plus une aile mais du lest qui l’amène au fond, à la mort, au lieu de l’amener au salut. Mais si le souffle féroce du tourbillon s’apaise, ne serait-ce que de courts instants, voilà que la voile redevient tout de suite une aile et court rapidement vers le port pour conduire au salut. Il en est ainsi de beaucoup d’âmes. Il suffit que le tourbillon des passions s’apaise pour que l’âme abaissée, et pour ainsi dire submergée par…par ce qui n’est pas bon, recommence à avoir des aspirations vers le Bien.”
“Oui, Maître. Mais avec cela… dis-moi… est-ce que Judas arrivera jamais à ton port?”
“Oh! ne me fais pas regarder l’avenir de l’un de mes plus chers! J’ai devant Moi l’avenir de millions d’âmes pour lesquelles sera inutile ma douleur!… J’ai devant Moi toutes les souillures du monde… La nausée me bouleverse. La nausée de tout ce bouillonnement de choses immondes qui comme un fleuve couvre la Terre et la couvrira, avec des aspects divers, mais toujours horribles pour la Perfection, jusqu’à la fin des siècles. Ne me fais pas regarder! Laisse-moi me désaltérer et me réconforter à une source qui ignore la corruption, et que j’oublie la pourriture vermineuse d’un trop grand nombre, en te regardant toi seul, ma paix!”
Et il dépose un baiser encore, les yeux dans les yeux, et en plongeant son regard dans les yeux limpides de l’apôtre vierge et affectueux…
565.17 – Ils entrent dans la maison. Dans la cuisine se trouve Samuel qui casse du bois pour épargner à la petite vieille la fatigue d’allumer le feu.
Jésus s’adresse à la femme:
“Les pèlerins dorment-ils?”
“Je crois que oui. Je n’entends aucun bruit. Maintenant je porte de l’eau aux montures. Elles sont sous le hangar.”
“Je vais le faire, mère. Va plutôt chez Rachel. Elle m’a promis du fromage frais. Dis-lui que je la paierai le sabbat” dit Jean, en prenant les deux baquets pleins d’eau.
Restent seuls Jésus et Samuel. Jésus va près de l’homme qui, penché sur le feu, souffle pour allumer la flamme, et il lui met la main sur l’épaule en disant:
“Judas nous a interrompu là-haut… Je veux te dire que je t’enverrai avec les apôtres le lendemain du sabbat. Peut-être le préfères-tu…”
“Merci, Maître. Je regrette de perdre ton voisinage, mais chez tes apôtres je te retrouve encore, et je préfère, oui, rester loin de Judas. Je n’osais pas te le demander…”
“C’est bien. C’est décidé. Et aie pitié, pour lui, comme Moi. Et n’en parle pas à Pierre ni à personne…”
“Je sais me taire, Maître.”
“Après viendront les disciples. Il y a Hermas et Étienne, et Isaac, deux sages et un juste, et tant d’autres. Tu te trouveras bien, parmi de vrais frères.”
“Oui, Maître. Tu comprends et tu secours. Tu es vraiment le bon Maître” et il se penche pour baiser la main de Jésus.