565 – Samuel est troublé par Judas, qui ne comprend pas la nature de la souffrance salvifique. Les abeilles, modèle des ouvriers de Dieu
565.1 – C’est encore Jésus, qui seul et absorbé, va lentement dans l’épaisseur du bois qui est à l’ouest d’Éphraïm. Du torrent monte le bruissement de l’eau et des arbres descendent des chants d’oiseaux. La lumière du soleil printanier et vif répand sa douceur sous l’enchevêtrement des branches, et la marche est silencieuse sur le tapis d’herbes toutes luxuriantes. Les rayons du soleil dessinent un tapis mobile de disques ou de rayures dorées sur le vert de l’herbe, et quelque fleur encore couverte de rosée, frappée en plein par un disque de lumière alors que tout autour c’est l’ombre, resplendit comme si ses pétales étaient des pierres précieuses.
Jésus monte vers un escarpement qui s’avance comme un balcon au-dessus du vide. Un balcon sur lequel se dresse un chêne colossal et d’où pendent des branches flexibles de mûres sauvages ou d’églantier, de lierre et de chèvrefeuilles La présence de ces plantes est attestée en Palestine. qui, ne trouvant pas de place ni d’appui sur l’endroit où ils ont poussé, trop resserré pour leur exubérante vitalité, se renversent dans le vide comme une chevelure ébouriffée et dénouée, et se tendent dans l’espoir de pouvoir s’accrocher à quelque chose.
Voilà Jésus à la hauteur de l’escarpement. Il se dirige vers la pointe la plus avancée, en écartant l’enchevêtrement des buissons. Une bande d’oiseaux s’enfuient dans un frôlement d’ailes avec des cris effrayés.
565.2 – Jésus s’arrête pour observer l’homme qui l’a précédé là-haut. Il est à plat ventre sur l’herbe, presque au bord de l’escarpement, les coudes appuyés au sol, le visage sur les mains, il regarde dans le vide, vers Jérusalem. C’est Samuel, l’ancien élève de Jonathas ben Uziel. Il est pensif. Il soupire. Il hoche la tête…
Jésus secoue des branches pour attirer son attention, et comme sa tentative est vaine, il ramasse dans l’herbe une pierre et la fait rouler en bas du sentier. Le bruit de la pierre, qui rebondit sur la pente, secoue le jeune homme qui se tourne surpris en disant:
“Qui est ici?”
“Moi, Samuel. Tu m’as précédé dans un de mes endroits préférés de prière” dit Jésus en se montrant de derrière le tronc puissant du chêne placé à la limite du sentier, et il le fait comme s’il venait d’arriver là.
“Oh! Maître! J’en suis désolé… Mais je vais te laisser tout de suite la place libre” dit-il en se levant à la hâte et en ramassant son manteau qu’il avait enlevé pour le mettre sous lui.
“Non. Pourquoi? Il y a de la place pour deux. L’endroit est si beau ainsi isolé, solitaire, suspendu au-dessus du vide, avec tant de lumière et l’horizon par devant! Pourquoi veux-tu le quitter?”
“Mais… pour te laisser prier…”
“Et ne pouvons-nous pas le faire ensemble, ou même méditer, en parlant entre nous, en élevant notre esprit en Dieu et en oubliant les hommes et leurs défauts, en pensant à Dieu notre Père et le bon Père de tous ceux qui le cherchent et l’aiment avec bonne volonté?”
Samuel fait un geste de surprise quand Jésus dit: “et oublier les hommes et leurs défauts…” mais il ne réplique pas, et retourne s’asseoir.
565.3 – Jésus s’assoit à côté de lui sur l’herbe et lui dit:
“Assois-toi ici et restons ensemble. Regarde comme l’horizon est limpide aujourd’hui. Si nous avions des yeux d’aigles, nous pourrions voir blanchir les villages qui sont sur les sommets des monts qui entourent comme une couronne Jérusalem. Et, peut-être, nous verrions un point resplendissant dans l’air comme une pierre précieuse qui ferait battre notre cœur; les coupoles d’or de la Maison de Dieu… Regarde: là se trouve Béthel. On voit blanchir ses maisons, et là-bas, au-delà de Béthel, se trouve Bérot. Quelle fourberie subtile celle des anciens habitants de l’endroit et des lieux voisins! Mais il en est résulté du bien, bien que la tromperie ne soit jamais une arme bonne. Il en est résulté du bien car elle les a mis au service du vrai Dieu. Il convient toujours de perdre les honneurs humains pour acquérir le voisinage du divin, même si les honneurs humains étaient nombreux et de valeur, et le voisinage du divin humble et inconnu. N’est-ce pas?”
“Oui, Maître, tu parles bien. C’est ce qui est arrivé pour moi.”
“Mais tu es triste alors que le changement devrait te rendre heureux. Tu es triste, tu souffres, tu t’isoles, tu regardes vers les lieux que tu as quittés. Tu sembles un oiseau prisonnier qui, serré contre les barreaux de sa prison, regarde avec tant de regret le lieu qu’il a aimé. Je ne te dis pas de ne pas le faire. Tu es libre. Tu peux t’en aller et…”
“Seigneur, Judas t’a peut-être parlé mal de moi pour que tu me parles ainsi?”
“Non. Judas ne m’a pas parlé. Ce n’est pas à Moi qu’il a parlé. Mais à toi, oui. Et c’est pour cela que tu es triste et c’est pour cela que tu t’isoles découragé.”
“Seigneur, si tu sais ces choses sans que personne ne te les ait dites, tu sauras aussi alors que ce n’est pas par désir de te quitter, par repentir de m’être converti, par nostalgie du passé… ni non plus par peur des hommes, de cette peur de leurs châtiments que l’on voudrait m’insinuer, que je suis triste.
565.4 – Je regardais là-bas, c’est vrai. Je regardais vers Jérusalem, mais pas par un désir d’y retourner, je dis d’y retourner comme j’étais auparavant. Parce que, d’y retourner comme Israélite qui aime à entrer dans la Maison de Dieu et à adorer le Très-Haut, j’en ai certainement le désir, comme nous tous, et je ne crois pas que tu puisses me le reprocher.”
“Moi, tout le premier, dans ma double Nature, je désire cet autel, et je voudrais le voir entouré de sainteté comme il convient. Comme Fils de Dieu, tout ce qui est pour Lui honneur a pour Moi une voix pleine de douceur, et comme Fils de l’homme, comme Israélite, et par conséquent Fils de la Loi, je vois le Temple et l’autel comme le lieu le plus sacré d’Israël, celui où notre humanité peut s’approcher du Divin et se parfumer dans l’atmosphère qui entoure le trône de Dieu. Je ne supprime pas la Loi, Samuel. Elle m’est sacrée parce que donnée par mon Père. Je la perfectionne et j’y mets des parties nouvelles. Comme Fils de Dieu, je puis le faire. C’est pour cela que le Père m’a envoyé. Je viens fonder le Temple spirituel de mon Église, et contre ce Temple ni hommes ni démons ne prévaudront Matthieu 16,18. . Mais les tables de la Loi y auront une place d’honneur, car elles sont éternelles, parfaites, intouchables. Le “ne pas faire tel ou tel péché” contenu dans ces tables, qui contiennent dans leur brièveté lapidaire tout ce qu’il faut pour être juste aux yeux de Dieu, n’est pas supprimé par ma parole. Au contraire, je vous dis Moi aussi ces dix commandements. Seulement je vous dis de les observer avec perfection, c’est-à-dire pas par peur de la colère de Dieu contre ses transgresseurs, mais par amour pour votre Dieu qui est Père. Je viens mettre votre main de fils dans celle de votre Père. Combien il y a de siècles que ces mains sont séparées! Le châtiment séparait et la Faute séparait. Une fois venu le Rédempteur, voilà que le péché va être annulé. Les barrières tombent, vous êtes de nouveau les fils de Dieu.”
“C’est vrai. Tu es bon et tu réconfortes, toujours. Et tu sais. Je ne te dirai donc pas mon angoisse.
565.5 – Mais je te demande: pourquoi les hommes sont-ils si pervers, et si fous et si sots? Comment, quels procédés ont-ils pour pouvoir si diaboliquement suggérer le mal? Et nous, comment sommes-nous aveugles au point de ne pas voir la réalité et de croire à leurs mensonges?
Et comment pouvons-nous devenir de tels démons? Et le rester quand on est près de Toi? Je regardais là-bas, et je pensais… Oui, je pensais aux nombreux ruisseaux de poison qui sortent de là pour troubler les fils d’Israël. Je me demandais comment la sagesse des rabbis peut s’allier à tant de perversité qui altère les choses pour induire en erreur. Je pensais, surtout cela, parce que…”