“Non, ils restent toute la journée de demain. Jean est en train de les installer dans nos lits pour leur séjour.

565.9 – Il est heureux de le faire. D’ailleurs tout le rend heureux. Vous vous ressemblez vraiment, et je ne sais pas comment vous faites pour être heureux toujours et pour toutes les choses les plus… affligeantes.”

“C’est cette question que j’allais poser quand tu es arrivé!” s’écrie Samuel.

“Ah! oui! Toi aussi, alors, tu ne te sens pas heureux, et tu t’étonnes que d’autres dans des conditions encore plus… difficiles que les nôtres, puissent l’être.”

“Je ne suis pas malheureux, je ne parle pas pour moi, mais je me demande de quelle source vient la sérénité du Maître, qui n’ignore pas son avenir, et qui pourtant ne se trouble de rien.”

“Mais d’une source céleste! C’est naturel! Lui est Dieu! Tu en doutes peut-être? Un Dieu peut-Il souffrir? Il est au-dessus de la douleur. L’amour du Père est pour Lui comme… comme un vin enivrant. Et un vin enivrant est pour Lui la conviction que ses actions… sont le salut du monde. Et puis… Lui peut-il avoir les réactions physiques que nous, humbles hommes, avons? Cela est contraire au bon sens. Si Adam innocent ne connaissait de douleurs d’aucune espèce, et ne les aurait jamais connues s’il était resté innocent, Jésus le… Super-innocent, la créature… je ne sais comment la nommer: incréée puisqu’elle est Dieu, ou créée puisqu’elle a des parents… oh! que de “pourquoi” insolubles pour ceux de l’avenir, mon Maître! Si Adam fut exempt de la douleur à cause de son innocence, peut-on peut-être s’imaginer que Jésus ait à souffrir?”

Jésus reste la tête inclinée. Il s’est assis de nouveau sur l’herbe. Ses cheveux voilent son visage. Je ne vois donc pas son expression.

Samuel, debout, en face de Judas lui aussi debout, réplique:

“Mais s’il doit être le Rédempteur, il doit réellement souffrir. Tu ne te rappelles pas David et Isaïe?”

“Je me les rappelle! Je me les rappelle! Mais eux, tout en voyant la figure du Rédempteur, ne voyaient pas le secours immatériel que le Rédempteur aurait eu pour être… disons: torturé, sans ressentir de douleur.”

“Et quel secours? Une créature pourra aimer la douleur, ou la subir avec résignation, selon sa perfection de justice. Mais elle la sentira toujours. Autrement… si elle ne la sentait pas… ce ne serait pas de la douleur.”

“Jésus est Fils de Dieu.”

“Mais ce n’est pas un fantôme! C’est une vraie Chair! La chair souffre si elle est torturée. C’est un homme véritable! La pensée de l’homme souffre s’il est offensé et si on fait de lui un objet de mépris.”

“Son union avec Dieu élimine en Lui ces choses de l’homme.”

565.10 – Jésus lève la tête et parle:

“En vérité je te dis, ô Judas, que je souffre et souffrirai comme tout homme, et plus que tout homme. Mais je puis être heureux malgré cela, de la sainte et spirituelle félicité de ceux qui ont obtenu la libération des tristesses de la Terre parce qu’ils ont embrassé la volonté de Dieu comme leur unique épouse. Je le puis parce que j’ai dépassé le concept humain de la félicité, l’inquiétude de la félicité, telle que les hommes se la représentent. Je ne poursuis pas ce qui, selon l’homme, constitue la félicité; mais je mets ma joie justement en ce qui est à l’opposé de ce que l’homme poursuit comme tel. Les choses que l’homme fuit et méprise, parce qu’il les considère comme un fardeau et une douleur, représentent pour Moi la chose la plus douce. Je ne regarde pas l’heure. Je regarde les conséquences que l’heure peut créer dans l’éternité. Mon épisode cesse, mais son fruit dure. Ma douleur a une fin, mais les valeurs de cette douleur n’ont pas de fin. Et qu’en ferais-je d’une heure de ce que l’on appelle “être heureux” sur la Terre, une heure atteinte après une poursuite de plusieurs années, de plusieurs lustres, quand ensuite cette heure ne pourrait venir avec Moi dans l’Éternité en tant que joie, quand j’aurais dû en jouir pour Moi seul, sans en faire part à ceux que j’aime?”

“Mais si tu triomphais, à nous qui te suivons, nous reviendrait une partie de ta félicité!” s’écrie Judas.

“Vous? Et qu’êtes vous en comparaison des multitudes passées, présentes, à venir, auxquelles ma douleur donnera la joie? Je vois bien au-delà de la félicité terrestre. Je plonge mon regard au-delà dans le surnaturel. Je vois ma douleur se changer en joie éternelle pour une multitude de créatures. Et j’embrasse la douleur comme la plus grande force pour atteindre la félicité parfaite, qui est celle d’aimer le prochain jusqu’à souffrir pour lui donner la joie. Jusqu’à mourir pour lui.”

“Je ne comprends pas cette félicité” proclame Judas.

“Tu n’es pas encore sage, autrement tu la comprendrais.”

“Et Jean l’est? Il est plus ignorant que moi!”

“Humainement, oui. Mais il possède la science de l’amour.”

“C’est bien. Mais je ne crois pas que l’amour empêche les bâtons d’être des bâtons et les pierres d’être des pierres et de faire souffrir les chairs qu’ils frappent. Tu dis toujours que t’est chère la douleur, parce qu’elle est pour Toi amour. Mais quand réellement tu seras pris et torturé, si toutefois cela est possible, je ne sais pas si tu auras encore cette pensée. Pense à cela pendant que tu peux fuir la douleur. Elle sera terrible, tu sais? Si les hommes peuvent te prendre… oh! ils n’auront pas d’égards pour Toi!”

Jésus le regarde. Il est très pâle. Ses yeux bien ouverts semblent voir, au-delà du visage de Judas, toutes les tortures qui l’attendent, et pourtant dans leur tristesse ils restent pleins de douceur et surtout sereins: deux yeux limpides d’un innocent en paix. Il répond:

“Je le sais. Je sais même ce que tu ne sais pas. Mais j’espère dans la miséricorde de Dieu. Lui, qui est miséricordieux pour les pécheurs, usera de miséricorde envers Moi aussi. Je ne Lui demande pas de ne pas souffrir, maisde savoir souffrir.