“Il délire vraiment” dit Marie en gémissant.

“Non. Personne ne comprend rien. Vous ne savez pas croire. Mais oui! Vous ne savez pas… À cette heure, le Maître sait que Lazare est mourant. Oui, je l’ai fait, Marie! Je l’ai fait sans rien te dire…”

“Ah! malheureuse! Tu as détruit le miracle!” crie Marie.

“Mais non! Tu le vois, il a commencé à aller mieux à l’heure où Jonas a rejoint le Maître. Il délire… Certainement… Il est faible, et il a encore le cerveau obnubilé par la mort qui déjà le tenait. Mais ce n’est pas le délire que le médecin croit. Écoute-le! Est-ce que ce sont des paroles de délire?”

En effet Lazare dit:

“J’ai incliné ma tête au décret de mort et j’ai goûté combien il est amer de mourir. Et voilà que Dieu s’est dit satisfait de ma résignation et me rend à la vie et à mes sœurs. Je pourrai encore servir le Seigneur et me sanctifier avec Marthe et Marie… Avec Marie!

544.8 – Qu’est-ce Marie? Marie c’est le don de Jésus au pauvre Lazare. Il me l’avait dit… Combien de temps depuis lors! “Votre pardon fera plus que tout. Il m’aidera”. Il me l’avait promis: “Elle sera ta joie”. Et ce jour que j’étais fâché parce qu’elle avait amené sa honte ici, près du Saint, quelles paroles pour l’inviter au retour! La Sagesse et la Charité s’étaient unies pour toucher son cœur… Et l’autre jour, qu’il me trouva à m’offrir pour elle, pour sa rédemption?… Je veux vivre, pour jouir d’elle qui est rachetée! Je veux louer avec elle le Seigneur! Fleuves de larmes, affronts, honte, amertume… tout m’a pénétré et a tué ma vie par sa faute… Voici le feu, le feu de la fournaise! Il revient, avec le souvenir… Marie de Théophile et d’Euchérie, ma sœur: la prostituée. Elle pouvait être reine et elle s’est rendue fange, une fange que même le porc piétine.

Et ma mère qui meurt. Et ne plus pouvoir aller parmi les gens sans devoir supporter leurs mépris. À cause d’elle! Où es-tu, malheureuse? Le pain te manquait, peut-être, pour que tu te vendes comme tu t’es vendue? Qu’as-tu sucé au sein de ta nourrice? Ta mère, que t’a-t-elle enseigné? L’une la luxure? L’autre le péché? Va-t’en! Déshonneur de notre maison!”.

Sa voix est un cri. Il semble fou. Marcelle et Noémie se hâtent de fermer hermétiquement les portes et de descendre les lourds rideaux pour atténuer la résonance, alors que le médecin, revenu dans la pièce, s’efforce inutilement de calmer le délire qui devient de plus en plus furieux.

Marie, jetée à terre comme une loque, sanglote sous l’inexorable accusation du mourant qui continue:

“Un, deux, dix amants. L’opprobre d’Israël passait de bras en bras… Sa mère mourait. Elle frémissait dans ses amours obscènes. Bête fauve! Vampire! Tu as sucé la vie de ta mère. Tu as détruit notre joie. Marthe sacrifiée à cause de toi. On n’épouse pas la sœur d’une courtisane. Moi… Ah! moi! Lazare, cavalier, fils de Théophile… Sur moi crachaient les gamins d’Ophel!! “Voilà le complice d’une adultère et d’une immonde” disaient scribes et pharisiens et ils secouaient leurs vêtements pour marquer qu’ils repoussaient le péché dont j’étais souillé à son contact! “Voici le pécheur! Celui qui ne sait pas frapper le coupable est coupable lui aussi” criaient les rabbis quand je montais au Temple, et moi je suais sous le feu des pupilles des prêtres… Le feu. Toi! Tu vomissais le feu que tu avais en toi car tu es un démon, Marie. Tu es dégoûtante. Tu es l’anathème. Ton feu prenait tous, car il était fait de nombreux feux et il y en avait pour les luxurieux qui paraissaient des poissons pris au tramail, quand tu passais… Pourquoi ne t’ai-je pas tuée? Je brûlerai dans la Géhenne pour t’avoir laissée vivre en ruinant tant de familles, en donnant du scandale à mille… Qui dit: “Malheur à celui par qui vient le scandale”? Qui le dit? Ah! le Maître! Je veux le Maître! Je le veux! Pour qu’il me pardonne. Je veux Lui dire que je ne pouvais pas la tuer parce je l’aimais… Marie était le soleil de notre maison… Je veux le Maître! Pourquoi n’est-il pas ici? Je ne veux pas vivre! Mais avoir le pardon du scandale que j’ai donné en laissant vivre le scandale. Je suis déjà dans les flammes. C’est le feu de Marie. Il m’a pris. Il prenait tout le monde. Afin de donner de la luxure pour elle, de la haine pour nous, et brûler ma chair.

Au loin ces couvertures, au loin tout! Je suis dans le feu. Il m’a pris chair et esprit. Je suis perdu à cause d’elle. Maître! Maître! Ton pardon! Il ne vient pas. Il ne peut venir dans la maison de Lazare. C’est une fosse à fumier à cause d’elle. Alors… je veux oublier. Tout. Je ne suis plus Lazare. Donnez-moi du vin. Salomon le dit: “Donnez du vin à ceux qui ont le cœur déchiré Proverbes 31, 6. , qu’ils boivent et oublient leur misère et qu’ils ne se rappellent plus leur douleur Proverbes 31, 7. ”. Je ne veux plus me rappeler. Ils disent tous: “Lazare est riche, c’est l’homme le plus riche de la Judée”. Ce n’est pas vrai. Tout n’est que paille. Ce n’est pas or. Et les maisons? Des nuages. Les vignes, les oasis, les jardins, les oliveraies? Rien. Tromperie. Je suis Job. Je n’ai plus rien Job 1, 20-21. . J’avais une perle. Belle! De valeur infinie. C’était mon orgueil. Elle s’appelait Marie. Je ne l’ai plus. Je suis pauvre. Le plus pauvre de tous. De tous le plus trompé… Même Jésus m’a trompé. Car il m’avait dit qu’il me l’aurait rendue, et au contraire elle… Où est-elle? La voilà. On dirait une courtisane païenne, la femme d’Israël, fille d’une sainte! À demi-nue, ivre, folle… Et autour… les yeux fixés sur le corps nu de ma sœur, la meute de ses amants… Et elle rit d’être admirée et convoitée ainsi. Je veux réparer mon crime. Je veux aller à travers Israël pour dire: “N’allez pas chez ma sœur. Sa maison, c’est le chemin de l’enfer, et il descend dans les abîmes de la mort”. Et puis je veux aller la trouver et la piétiner, car il est dit: “Toute femme impudique sera piétinée comme une ordure sur le chemin Michée 7, 10. ”. Oh! Tu as le courage de te montrer à moi qui meurs déshonoré, détruit par toi? À moi qui ai offert ma vie pour le rachat de ton âme, et sans résultat? Comment je te voulais, dis-tu? Comment je te voulais pour ne pas mourir ainsi? Voici comment je te voulais: comme Suzanne, la chaste Daniel 13, 1-3. . Tu dis qu’ils t’ont tentée Daniel 13, 19-22. .? Et n’avais-tu pas un frère pour te défendre? Suzanne, d’elle-même, a répondu: “Il vaut mieux pour moi tomber entre vos mains que de pécher en présence du Seigneur Daniel 13, 23. ”, et Dieu fit briller sa candeur Daniel 13, 60. . Moi, je les aurais dites les paroles contre ceux qui te tentaient et je t’aurais défendue Daniel 13, 55 et 59. . Mais Toi! Tu t’en es allée.

Judith était veuve Judith 8, 4. , et elle vivait seule dans sa pièce écartée, portant le cilice sur ses côtés Judith 8, 5. et jeûnant Judith 8, 6. , et elle était en grande estime auprès de tous parce qu’elle craignait le Seigneur Judith 8, 7-8. , et d’elle on chante: “Tu es la gloire de Jérusalem, la joie d’Israël, l’honneur de notre peuple Judith 15, 9. parce que tu as agi virilement et que ton cœur a été fort, parce que tu as aimé la chasteté et qu’après ton mariage tu n’as pas connu d’autre homme. À cause de cela, le Seigneur t’a rendue forte et tu seras bénie éternellement Judith 15, 10. ”. Si Marie avait été comme Judith, le Seigneur m’aurait guéri. Mais il ne l’a pas pu à cause d’elle. C’est pour cela que je n’ai pas demandé de guérir. Il ne peut y avoir de miracle là où elle est. Mais mourir, souffrir, ce n’est rien. Dix et dix fois plus, une mort et une mort pour qu’elle se sauve. Oh! Seigneur Très-Haut! Toutes les morts! Toute la douleur! Mais Marie sauvée! Jouir d’elle une heure, une seule heure! D’elle redevenue sainte, pure comme dans son enfance! Une heure de cette joie! Me glorifier d’elle, la fleur d’or de ma maison, la gentille gazelle aux doux yeux, le rossignol du soir, l’amoureuse colombe… Je veux le Maître pour Lui dire que je veux cela: Marie! Marie! Viens! Marie! Quelle douleur a ton frère, Marie! Mais si tu viens, si tu te rachètes, ma douleur devient douce. Cherchez Marie!

544.9 – C’est la fin! Je meurs! Marie! Faites de la lumière! De l’air… Je… J’étouffe… Oh! quelle chose je ressens!…”.

Le médecin fait un geste et dit:

“C’est la fin. Après le délire, la torpeur et puis la mort. Mais il peut avoir un réveil de l’intelligence. Approchez-vous, toi surtout. Il en aura de la joie” et, après avoir recouché Lazare, épuisé après tant d’agitation, il va trouver Marie qui n’a pas cessé de pleurer par terre en gémissant:

“Faites-le taire!”

Il la relève et l’amène au lit.

Lazare a fermé les yeux, mais il doit souffrir atrocement. Ce n’est que frémissement et contraction. Le médecin essaie de le secourir avec des potions… Il se passe ainsi un certain temps.

Lazare ouvre les yeux. Il paraît avoir oublié ce qu’il était auparavant, mais il est conscient. Il sourit à ses sœurs et cherche à prendre leurs mains, à répondre à leurs baisers. Il pâlit mortellement. Il gémit:

“J’ai froid…”

Et il claque des dents en cherchant à se couvrir jusqu’à la bouche. Il gémit:

“Nicomède, je ne résiste plus à la souffrance. Les loups m’écharnent les jambes et me dévorent le cœur. Quelle douleur! Et si l’agonie est ainsi, que sera la mort? Comment faire? Oh! si j’avais le Maître ici! Pourquoi ne me l’a-t-on pas amené? Je serais mort heureux sur son sein…”

Il pleure.

Marthe regarde Marie sévèrement. Marie comprend son coup d’œil et, encore accablée par le délire de son frère, elle se trouve prise de remords. Elle se penche, agenouillée comme elle l’est contre le lit, pour baiser la main de son frère et elle gémit: