544 – Délire et mort de Lazare

21 décembre 1946

Le samedi 21 décembre 1946.

544.1 – On a ouvert toutes les portes et toutes les fenêtres de la pièce de Lazare pour lui rendre moins difficile la respiration. Autour de lui, absent, dans le coma — un lourd coma qui ressemble à la mort dont il ne diffère que par le mouvement de la respiration — sont les deux sœurs, Maximin, Marcelle et Noémie, attentifs au plus léger mouvement du mourant.

Chaque fois qu’une contraction de douleur déforme la bouche, et qu’il semble qu’elle s’apprête à parler, ou que les yeux se découvrent par un mouvement des paupières, les deux sœurs se penchent pour saisir une parole, un regard… Mais c’est inutile. Ce ne sont que des actes incoordonnés, indépendants de la volonté et de l’intelligence, qui toutes les deux sont désormais inertes, perdues. Des actes qui viennent de la souffrance de la chair, comme vient d’elle la sueur qui rend brillant le visage du mourant et le tremblement qui par intervalles secoue les doigts squelettiques et en contracte les articulations. Les deux sœurs l’appellent aussi, avec dans leurs voix tout leur amour. Mais le nom et l’amour se heurtent aux barrières de l’insensibilité de l’intelligence et, comme réponse à leur appel, le silence de la tombe.

Noémie, toute en pleurs, continue de mettre contre les pieds, certainement gelés, des briques enveloppées dans des bandes de laine. Marcelle tient dans ses mains une coupe dans laquelle trempe un linge fin dont Marthe se sert pour humecter les lèvres desséchées de son frère. Marie, avec un autre linge, essuie la sueur abondante qui ruisselle du visage squelettique et baigne les mains du mourant. Maximin, appuyé à un chiffonnier élevé et sombre, près du lit du mourant, observe debout, par derrière Marie penchée sur son frère.

Rien d’autre. Un silence absolu, comme s’ils étaient dans une maison vide, dans un lieu désert. Les servantes qui apportent les briques chaudes ont les pieds nus et marchent sans faire de bruit sur le dallage. Elles semblent des apparitions.

544.2 – Marie dit à un moment donné:

“Il me semble que la chaleur revient dans les mains. Regarde, Marthe, ses lèvres sont moins pâles.”

“Oui. Même la respiration est plus libre. Je le regarde depuis un moment” observe Maximin.

Marthe se penche et l’appelle doucement mais intensément:

“Lazare! Lazare! Oh! Regarde, Marie! Il a eu comme un sourire et un battement des paupières. Il va mieux, Marie! Il va mieux! Quelle heure avons-nous?”

“Nous avons dépassé d’un moment le crépuscule.”

“Ah!” et Marthe se redresse en serrant ses mains sur sa poitrine, en levant les yeux dans un geste visible de muette mais confiante prière. Un sourire éclaire son visage.

Les autres la regardent étonnés et Marie lui dit:

“Je ne vois pas pourquoi doit te rendre heureuse le fait d’avoir dépassé le crépuscule…”

Et elle la scrute, soupçonneuse, anxieuse.

Marthe ne répond pas, mais reprend la pose qu’elle avait avant.

Une servante entre avec des briques qu’elle passe à Noémie.

Marie lui commande:

“Apporte deux lampes. La lumière baisse et je veux le voir.”

La servante sort sans bruit et revient de suite avec deux lampes allumées. Elle en met une sur le chiffonnier, sur lequel s’appuie Maximin, et l’autre sur une table encombrée de bandes et de petites amphores, placée de l’autre côté du lit.

“Oh! Marie! Marie! Regarde! Il est vraiment moins pâle.”

“Et il paraît moins épuisé. Il se ranime!” dit Marcelle.

“Donnez-lui encore une goutte de ce vin aromatisé qu’a préparé Sarah. Il lui a fait du bien” suggère Maximin.