“La selle d’un cavalier est un petit marché, Jean. Il y a de tout pour l’homme et pour la bête” répond Manahen avec un sourire franc sur son visage brun.
540.7 - Il réfléchit un moment, puis il demande:
“Maître, est-il permis d’aimer les animaux qui nous servent et qui si souvent le font avec plus de fidélité que l’homme?”
“Pourquoi cette question?”
“Parce que récemment, j’ai essuyé des mépris et des reproches de la part de certains qui m’ont vu recouvrir avec la couverture, qui maintenant nous sert de tente, mon cheval tout en sueur de la course qu’il avait faite.”
“Et ils ne t’ont pas dit autre chose?”
Manahen, interdit, regarde Jésus… et se tait.
“Parle avec sincérité. Ce n’est pas murmurer et ce n’est pas m’offenser de dire ce qu’ils t’ont dit, pour lancer une nouvelle poignée de boue contre Moi.”
“Maître, tu sais tout. Vraiment tu sais tout et il est inutile de vouloir te cacher nos pensées ou celles des autres. Oui, ils m’ont dit: “On voit que tu es un disciple de ce samaritain. Tu es un païen comme Lui qui viole même les sabbats pour se rendre impur en touchant des animaux impurs”.
“Ah! c’était sûrement Ismaël!” s’écrie Jean.
“Oui, et d’autres avec lui. J’ai répliqué: “Je vous comprendrais si vous me disiez que je suis impur parce que je vis auprès de la cour d’Antipas et non pas parce que j’ai soin d’un animal qui a été créé par Dieu”. Ils m’ont répondu, car dans le groupe il y avait aussi des hérodiens — il est facile d’en voir depuis quelque temps et cela aussi est absolument étonnant car auparavant il y avait entre eux une brouille sérieuse — ils m’ont répondu: “Nous ne jugeons pas les actions de l’Antipas, mais les tiennes. Jean le Baptiste lui-même était à Machéronte, et il avait des relations avec le roi. Mais il est toujours resté un juste. Toi, au contraire, tu es un idolâtre…” Les gens se groupaient et je me suis arrêté pour ne pas les exciter. Depuis quelque temps cette excitation est entretenue par certains de tes faux fidèles qui les poussent à se révolter contre ceux qui s’opposent à Toi, ou qui commettent des injustices en se disant tes disciples envoyés par Toi…”
“Mais c’en est trop! Maître? Jusqu’où iront-ils?” demande Jean agité.
“Pas au-delà de la limite qu’ils pourront atteindre. Au-delà de cette limite, c’est Moi seul qui m’avancerai et la Lumière resplendira et personne ne pourra plus douter que je suis le Fils de Dieu.
540.8 - Mais venez ici près de Moi et écoutez. Auparavant, alimentez le feu.”
Les deux, bien contents, se jettent sur l’épaisse peau de brebis étendue sur le sol sous les pieds de Jésus qui est assis sur la selle écarlate contre la tente, appuyée au tronc de l’arbre. Manahen est presque allongé, le coude appuyé au sol, la tête appuyée sur la main, les yeux dans les yeux de Jésus. Jean est assis sur ses talons, et appuie sa tête contre la poitrine de Jésus, l’entourant d’un bras dans sa pose habituelle.
“Quand le Créateur eut créé la Création, et lui eut donné pour roi l’homme créé à son image et à sa ressemblance, Il montra à l’homme toutes les créatures créées et Il voulut que l’homme leur donnât un nom pour les distinguer les unes des autres, et on lit dans la Genèse “que tout nom qu’Adam donna aux animaux était bon, c’était le vrai nom Genèse 2,19-20. ”. Et on lit encore dans la Genèse que Dieu, ayant créé l’Homme et la Femme, dit: “Faisons l’Homme à notre image et à notre ressemblance pour qu’il soit le maître des poissons de la mer, des volatiles du ciel, des bêtes, et de toute la Terre et des reptiles qui rampent sur elle Genèse 1,26. ”.
Et quand Il eut créé une compagne pour Adam, la femme, faite comme lui à l’image et à la ressemblance de Dieu, comme il ne convenait pas que la Tentation aux aguets tentât et corrompît encore plus hideusement le mâle créé à l’image de Dieu, Dieu dit à l’homme et à la femme: “Croissez, multipliez-vous, et remplissez la Terre et faites en sorte qu’elle vous soit soumise, et soyez les maîtres des poissons de la mer, des volatiles du ciel et de tous les animaux qui se meuvent sur la Terre Genèse 1,28. ”. Et Il dit encore: “Voilà que Je vous ai donné toutes les plantes qui font une semence sur la Terre et tous les arbres qui ont en eux la semence de leur espèce pour qu’ils servent de nourriture à vous et à tous les animaux de la Terre et aux oiseaux du ciel et à ce qui se meut sur la terre et a en soi une âme vivante, pour qu’ils aient la vie Genèse 1,29-30. ”.
Les animaux et les plantes et tout ce que le Créateur a créé pour l’utilité de l’homme représentent donc un don d’amour et un patrimoine donné en garde par le Père à ses fils, afin qu’ils en usent dans leur intérêt et avec gratitude envers Celui qui a donné toute providence. Il faut donc les aimer et les traiter avec un soin convenable.
Que diriez-vous d’un fils auquel le père a donné des vêtements, des meubles, de l’argent, des champs, des maisons, en lui disant: “Je te les donne pour toi et pour tes descendants pour que vous ayez de quoi être heureux. Usez de tout cela avec amour en souvenir de mon amour qui vous le donne”, et si ensuite ils laissaient tout tomber en ruines ou dilapidaient tous ses biens? Vous diriez qu’ils n’ont pas fait honneur à leur père et qu’ils n’ont pas aimé leur père et ses dons. Pareillement l’homme doit avoir soin de ce que Dieu, avec un soin providentiel, a mis à sa disposition.
Soin ne veut pas dire idolâtrie, ni affection déréglée pour les bêtes ou les plantes, ou quelque autre chose. Soin veut dire sentiment de pitié et de reconnaissance pour les choses de moindre importance qui nous servent et qui ont leur vie, c’est-à-dire leur sensibilité.
540.9 - L’âme vivante des créatures inférieures dont parle la Genèse n’est pas une âme telle que celle de l’homme. C’est la vie, simplement la vie, c’est-à-dire d’être sensible aux choses actuelles tant matérielles qu’affectives. Quand un animal est mort, il est insensible car avec la mort, pour lui, c’est la vraie fin. Il n’y a pas d’avenir pour lui, mais tant qu’il est vivant, il souffre de la faim, du froid, de la lassitude et il est sensible aux blessures, à la souffrance, à la jouissance, à l’amour, à la haine, à la maladie et à la mort. Et l’homme, en souvenir de Dieu qui lui a donné ce moyen pour rendre moins dur son exil sur la Terre, doit être humain envers les serviteurs inférieurs que sont pour lui les animaux. Dans le livre de Moïse, n’est-il pas prescrit peut-être d’avoir des sentiments d’humanité même pour les animaux, que ce soit volatiles ou quadrupèdes? Prescrit par exemple en Deutéronome 22,1-4 | Deutéronome 22,6-7. Le discours sur la Création, que tient Jésus, fait écho à Genèse, chapitres 1 et 2.
En vérité je vous dis qu’il faut savoir regarder avec justice les œuvres du Créateur. Si on les regarde avec justice, on voit qu’elles sont “bonnes”. Et une chose bonne doit toujours être aimée. On voit que ce sont des choses données à bonne fin et par une impulsion d’amour, et que comme telles nous pouvons, nous devons les aimer en voyant, au-delà de l’être fini, l’Être Infini qui les a créées pour nous. On voit que ce sont des choses utiles et qui, comme telles, doivent être aimées.
Rien, rappelez-vous-le bien, n’a été fait sans but dans l’Univers. Dieu ne perd pas sa parfaite Puissance en des choses inutiles. Ce brin d’herbe n’est pas moins utile que le tronc puissant auquel s’appuie notre asile temporaire. La goutte de rosée, la petite perle de givre, ne sont pas moins utiles que l’immense mer. Le moucheron n’est pas moins utile que l’éléphant, et le ver qui vit dans la boue n’est pas moins utile que la baleine. Il n’y a rien d’inutile dans la Création. Dieu a tout fait à bonne fin, par amour pour l’homme. L’homme doit user de tout avec une intention droite et avec amour pour Dieu qui lui a donné tout ce qui existe sur la Terre, pour que ce soit soumis au roi de la Création.
540.10 - Tu as dit, ô Manahen, que l’animal sert souvent mieux les hommes que les hommes. Je dis que les animaux, les plantes, les minéraux, les éléments sont tous supérieurs à l’homme pour l’obéissance, en suivant, passivement, les lois de la Création, ou en suivant activement l’instinct qu’a mis en eux le Créateur, ou en se prêtant à la domestication dans le but pour lequel ils ont été créés.
L’homme, qui devrait être la perle de la Création, en est trop souvent la laideur. Il devrait être la note qui répond davantage au chœur des êtres célestes pour louer Dieu, et trop souvent il est la note discordante qui lance des imprécations ou des blasphèmes, ou se révolte, ou dédie son chant à la louange de la créature au lieu de l’adresser au Créateur. L’idolâtrie, par conséquent. Donc l’offense, donc la souillure. Et cela c’est le péché.