“Oh! oui, Seigneur! Garde-moi beaucoup avec Toi. Moi, tu le sais, je ne tiens pas à paraître, à faire des miracles, je veux, et je sais, seulement aimer…”

Jésus dépose encore un baiser sur son front vers les tempes, comme dans la grotte…

540.4 - Ils sont en vue de la route qui va au fleuve. Ici, il y a des pèlerins qui aiguillonnent leurs montures ou qui hâtent leur marche pour être, avant la nuit, dans les endroits où on peut s’arrêter. Mais tous s’en vont emmitouflés, car après le coucher du soleil, le froid devient rigoureux et personne ne remarque les deux voyageurs qui vont rapidement vers le fleuve.

Un cavalier, au trot soutenu, presque au galop, les rejoint et les dépasse et s’arrête après quelques mètres à cause d’un encombrement d’ânes près d’un petit pont à cheval sur un gros ruisseau, qui veut se donner des airs de torrent et qui s’en va en écumant vers le Jourdain ou la Mer Morte. Pendant qu’il attend son tour pour passer, il se retourne et a un geste de surprise. Il descend de selle et, en tenant son cheval par les rênes, il revient en arrière vers Jésus et Jean qui ne l’ont pas remarqué.

“Maître! Comment donc es-tu ici? Et seul avec Jean” demande le cavalier en rejetant en arrière les bords de son couvre-chef, qui étaient baissés sur son visage pour servir de capuchon et je pourrais dire de masque pour le protéger du vent et de la poussière. Le visage brun et viril de Manahen apparaît.

“Paix à toi, Manahen. Je vais vers le fleuve pour le passer, mais je doute que je puisse le faire avant la nuit. Et toi, où allais-tu?”

“À Machéronte, dans la dégoûtante tanière. Tu n’as pas où dormir? Viens avec moi. Je me rendais vivement à une auberge sur la route des caravanes. Ou, si tu préfères, je vais dresser la tente sous les arbres du fleuve. J’ai sur la selle tout ce qu’il faut.”

“Je préfère cela. Mais toi, certainement, tu préférerais l’auberge.”

“C’est Toi que je préfère, mon Seigneur. Je regarde comme une grande grâce de t’avoir rencontré. Allons-y alors. Je connais les rives du fleuve comme si c’étaient les couloirs de ma maison. Au pied des coteaux de Galgala, il y a un bois à l’abri des vents, avec de l’herbe en abondance pour ma bête et du bois pour faire du feu. Nous y serons bien.”

540.5 - Ils s’en vont rapidement en tournant vraiment du côté de l’orient et en quittant la route qui va au gué ou à Jéricho. Ils arrivent bientôt à la lisière d’un bois touffu qui descend des pentes du coteau et s’étend sur la plaine vers les rives.

“Je vais à cette maison. On me connaît. Je vais demander du lait et de la paille pour tous” dit Manahen en s’en allant avec son cheval et il revient même vite suivi de deux hommes qui portent des bottes de paille sur leurs épaules et un petit seau de cuivre rempli de lait.

Ils entrent sous le bois sans parler. Manahen fait jeter la paille par terre et congédie les deux hommes. Des poches de la selle, il sort l’amadou et le briquet, et il fait du feu avec les nombreuses branches qui sont sur le sol. Le feu réjouit et réchauffe. Le chaudron, placé sur deux pierres que Jean a apportées, chauffe et, pendant ce temps, Manahen, après avoir enlevé la selle du cheval, monte la tente moelleuse de poil de chameau, en la liant à deux piquets enfoncés dans le sol et en l’appuyant au tronc robuste d’un arbre centenaire. Il étend sur l’herbe une peau de brebis qui était aussi attachée à l’arçon, y place la selle et dit:

“Maître, viens. C’est un abri de cavalier du désert, mais il protège de la rosée et de l’humidité du sol. Pour nous, la paille suffira. Et je t’assure, Maître, que les tapis précieux et les baldaquins, les sièges du palais royal me semblent moins, beaucoup moins beaux que ton trône et que cette tente et cette paille; de même les mets succulents que plus d’une fois j’ai goûtés n’auraient jamais eu la saveur du lait et du pain que nous allons prendre ensemble là dessous. Je suis heureux, Maître!”

“Moi aussi, Manahen, et Jean aussi certainement. La Providence nous a réunis ce soir pour notre commune joie.”

“Ce soir et demain, Maître, et aussi après-demain jusqu’à ce que je te sache en sûreté parmi tes apôtres. Je pense que tu vas les rejoindre…”

“Oui, je vais les retrouver. Ils m’attendent dans la maison de Salomon.”

540.6 - Manahen le regarde, puis il dit:

“Je suis passé par Jérusalem… Et j’ai été informé. Par Béthanie. Et j’ai compris pourquoi tu ne t’y étais pas arrêté. Tu fais bien de te retirer. Jérusalem est un corps rempli de poison et de pourriture, plus que le pauvre Lazare…”

“Tu l’as vu?”

“Oui. Affligé par les tourments du corps et par ceux du cœur, pour Toi. Il meurt très affligé, Lazare… Mais je voudrais mourir moi aussi plutôt que de voir le péché de nos compatriotes.”

“Elle était en fermentation la ville?” demande Jean, qui surveille le feu.

“Très. Divisée en deux partis. Et, chose étrange, les romains ont usé de clémence envers certains arrêtés pour sédition la veille. On dit en secret que c’est pour ne pas augmenter l’agitation. On dit aussi que le Proconsul viendra bientôt à Jérusalem, plus tôt que prévu. Sera-ce un bien, je ne sais. Je sais que certainement Hérode l’imitera, et ce sera certainement un bien pour moi car je pourrai être près de Toi. Avec un bon cheval — et les écuries de l’Antipas ont de rapides chevaux arabes — ce sera vite fait d’aller de la ville au fleuve, si tu t’y arrêtes…”

“Oui, je m’y arrête. Pour l’instant, du moins…”

Jean apporte le lait chaud dans lequel chacun trempe son pain, après que Jésus ait offert et béni. Manahen offre des dattes, blondes comme du miel.

“Mais où avais-tu tant de choses?” demande Jean étonné.