“Eh bien, va. Mais fais vite et sois prudent…”
Et Judas s’enfuit par une ruelle qui mène sur la colline de Sion, pendant que les autres reprennent leur marche.
535.5 – “Cependant, ce n’est pas juste” dit Simon le Zélote, après quelque temps. “Nous n’avons pas bien agi. Le Maître avait dit: ‘Restez toujours ensemble et soyez bons’. Nous avons désobéi au Maître. J’en suis tourmenté.”
“Je le pensais, moi aussi…” lui répond Matthieu.
Les apôtres sont tous en groupe depuis qu’ils ont dû décider de ce qu’ils devaient faire. J’ai remarqué que les disciples s’écartent toujours avec respect quand les apôtres se réunissent pour discuter.
Barthélemy dit:
“Faisons ainsi. Congédions ceux qui nous suivent, dès maintenant, sans attendre d’être sur la route de Béthanie. Et puis divisons-nous en deux groupes et restons à attendre Judas, les uns sur la voie basse, les autres sur la voie haute. Les plus agiles sur la voie basse, les autres sur la voie haute. Voir le plan schématique de Jérusalem. La voie basse, qui longe la vallée du Cédron, semble plus ardue que celle qui coupe à travers le mont des oliviers. Même si le Maître nous précède il nous verra arriver ensemble car un groupe attendra l’autre hors de Béthanie.”
La chose est décidée. Ils congédient les disciples et puis ils vont tous ensemble jusqu’à l’endroit d’où on peut tourner vers le Gethsémani et prendre la voie haute sur le Mont des Oliviers, et d’autre part, en côtoyant le Cédron, on prend la voie basse pour Béthanie et Jéricho…
535.6 – Pendant ce temps Judas s’enfuit en courant comme si on le poursuivait. Il continue pendant quelque temps à monter la rue étroite qui mène vers le sommet de Sion en direction du couchant, puis il tourne par une petite rue encore plus étroite, presque une ruelle qui, au lieu de monter, descend vers le midi. Il est soupçonneux, il court et, de temps en temps, il se retourne, comme effrayé. Il craint visiblement d’être suivi. La ruelle tortueuse qui suit les détours des maisons placées en désordre s’ouvre maintenant sur une campagne étendue. Il y a une colline au-delà de la vallée qui est au-delà des murs, une colline basse couverte d’oliviers au-delà de l’aride pierraille de la vallée de Hinnom. Judas court maintenant rapidement, en traversant les haies qui bornent les jardins des dernières maisons contre les murs, les pauvres maisons des pauvres de Jérusalem, et pour sortir de la ville, il ne prend pas la Porte de Sion qui est tout près, mais il monte en courant, vers une autre porte un peu à l’ouest. Il est hors de la ville. Il trotte comme un poulain pour faire vite. Il passe comme le vent près d’un aqueduc, puis, sourd à leurs lamentations, près des tristes grottes des lépreux de Hinnom. Il est clair qu’il cherche les endroits que fuient les autres.
Il va directement vers la colline couverte d’oliviers, solitaire au sud de la ville. Il pousse un soupir de soulagement quand il est sur ses pentes et il ralentit sa marche. Il rajuste son couvre-chef, sa ceinture, son vêtement qu’il avait relevé, regarde en se protégeant du soleil car il l’a dans les yeux, vers l’orient, vers l’endroit où se trouve la route basse qui conduit à Béthanie et Jéricho, mais il ne voit rien qui le trouble.
Au contraire, un coin de la colline le sépare de cette route. Il sourit. Il se met à monter lentement, pour faire passer son essoufflement, sur la colline. Entre-temps il réfléchit. Plus il réfléchit, plus il devient sombre. Certainement il monologue en lui-même, mais en silence. À un certain point, il s’arrête, enlève la bourse de son sein, la regarde, puis la remet dans son sein, après en avoir divisé le contenu, en en mettant une partie dans sa bourse peut-être pour que soit moins visible le volume qu’il a caché dans son sein.
535.7 – Il y a une maison au milieu des oliviers, une belle maison, la plus belle de la colline, car les autres maisons qui sont éparses sur les pentes, dépendances de la belle maison ou séparées, sont bien humbles. Il y arrive par une sorte de chemin ensablé qui traverse les oliviers bien alignés. Il frappe à la porte, se fait reconnaître, il entre. Il va avec assurance au-delà de l’atrium, dans une cour carrée qui a de nombreuses portes sur ses côtés.
Il ouvre l’une d’elles. Il entre dans une vaste pièce où se trouvent diverses personnes dont je reconnais le visage sournois et haineux de Caïphe, celui ultra-pharisien d’Elchias, celui de fouine du sanhédriste Félix, avec le visage de vipère de Simon. Plus loin se trouve Doras, fils de Doras, dont les traits rappellent de plus en plus ceux de son père, et avec lui Cornélius et Tolmaï. Et il y a les autres scribes, Sadoq et Chanania, âgé, parcheminé, mais jeune en méchanceté, et Collascebona l’Ancien, et Nathanaël ben Faba et puis un certain Doro, un Simon, un Joseph, un Joachim que je ne connais pas. Caïphe dit les noms, moi je les écris. Lui termine: ”… rassemblés ici pour te juger.”
Judas a un visage curieux: à la fois peureux, dépité, violent, mais il se tait. Il n’a plus rien d’arrogant. Les autres l’entourent moqueurs, et chacun y va de sa question:
“Eh bien! Qu’en as-tu fait de notre argent? Que nous dis-tu, homme sage, homme qui fait tout et vite et bien? Où est ton travail? Tu es un menteur, un bavard bon à rien. Où est la femme? Tu ne l’as même plus? Et ainsi, au lieu de nous servir, tu le sers Lui, hein? Est-ce ainsi que tu nous aides?”
C’est un assaut criant et braillant, menaçant, et duquel beaucoup de paroles m’échappent.
535.8 – Judas les laisse crier à leur aise. Quand ils sont fatigués et essoufflés, c’est lui qui parle:
“J’ai fait ce que j’ai pu. Est-ce ma faute si c’est un homme que personne ne peut faire pécher? Vous vouliez éprouver sa vertu, avez-vous dit. Moi je vous ai donné la preuve que Lui ne pèche pas. J’ai donc servi votre dessein. Avez-vous réussi peut-être, vous tous, à le mettre dans la situation d’un accusé? Non. De toutes vos tentatives de le faire apparaître comme un pécheur, de l’attirer dans un piège, il est sorti plus grand qu’auparavant. Et alors, si vous n’avez pas réussi, vous, avec votre rancœur, devais-je réussir, moi qui ne le hais pas, qui suis seulement déçu d’avoir suivi un pauvre innocent, trop saint pour pouvoir être un roi, et un roi qui écrase ses ennemis? Quel mal m’a-t-il fait, Lui, pour que je Lui fasse du mal? Je parle ainsi car je pense que vous le haïssez au point de vouloir sa mort. Je ne peux plus croire que vous voulez seulement persuader le peuple que c’est un fou, et nous persuader, me persuader, pour notre bien, et Lui-même par pitié pour Lui. Vous êtes trop généreux avec moi, et trop furieux de le voir au-dessus du mal, pour que je puisse le croire. Vous m’avez demandé ce que j’ai fait de votre argent. J’en ai fait l’usage que vous savez. Pour convaincre la femme, j’ai dû beaucoup dépenser… Et je n’ai pas réussi à le faire avec la première et…”
535.9 – “Mais tais-toi! Rien n’est vrai. Elle était folle de Lui, et certainement elle est venue tout de suite. Du reste tu l’as garanti car tu disais qu’elle te l’avait avoué. Tu es un voleur. Qui sait à quoi t’a servi notre argent!”
“À ruiner mon âme, assassins d’une âme! À faire de moi un sournois, quelqu’un qui n’a plus de paix, quelqu’un qui devient suspect de Lui et de ses compagnons. Car, sachez-le, Lui m’a découvert… Oh! s’il m’avait chassé! Mais il ne me chasse pas. Non. Il ne me chasse pas. Il me défend, il me protège, il m’aime!… Votre argent!… Mais pourquoi en ai-je accepté la première piécette?”
“Parce que tu es un malheureux. En attendant, tu as joui de notre argent et maintenant tu pleures de l’avoir dépensé. Menteur! En attendant, rien n’a réussi et les foules autour de Lui deviennent plus nombreuses et sont de plus en plus fascinées. Notre ruine approche, et par ta faute!”
“La mienne? Pourquoi alors n’avez-vous pas osé le prendre et l’accuser de vouloir se faire roi? Vous m’avez pourtant dit que vous avez voulu le tenter, bien que je vous ai dit que c’était inutile, que Lui n’a pas faim de pouvoir. Pourquoi ne l’avez-vous pas amené à pécher contre sa mission si vous êtes si braves?”
“Parce qu’il s’est échappé de nos mains. C’est un démon qui disparaît, quand il le veut, comme de la fumée. Il est comme un serpent: il fascine, on ne peut plus rien faire quand il vous regarde.”
“Quand il regarde ses ennemis: vous. Car moi je vois que quand il regarde ceux qui ne le haïssent pas de tout eux-mêmes, comme vous faites, alors son regard fait bouger, fait agir. Oh! son regard! Pourquoi il me regarde ainsi et il me rend bon, moi qui suis un monstre pour moi-même, et pour vous qui me rendez monstre dix fois plus?!”
“Que de paroles! Tu nous avais assuré que pour le bien d’Israël tu nous aurais aidé. Mais tu ne comprends pas, ô malheureux, que cet homme est notre ruine?”