Je ne pourrais pas dire si la femme pleure ou non. Si elle le fait, c’est certainement en silence, car on n’entend pas de sanglots et on ne voit pas de secousses. Elle ressemble à une statue tant elle est immobile dans ses vêtements sombres. Puis, tout d’un coup, elle tombe à genoux et se pelotonne sur le sol. Alors elle pleure vraiment et elle ne se retient pas de le faire voir, et puis restant ainsi, comme un chiffon par terre, elle parle:
“C’est vrai! Tu es vraiment un prophète… Tout est vrai… Ils m’ont payée pour cela… Mais ils m’avaient dit que c’était pour un pari… Ils t’auraient découvert dans ma maison… Mais aussi près de Toi…”
“Femme, je n’écoute que le récit de tes fautes…” interrompt Jésus.
“C’est vrai. Je n’ai pas le droit d’accuser quelqu’un car je suis une fosse d’immondices. Tout est vrai. Je ne suis pas heureuse… Je ne jouis pas des richesses, des festins, des amours… Je rougis en pensant à ma mère… J’ai peur de Dieu et de la mort… Je hais les hommes qui me paient. Tout ce que tu as dit est vrai. Mais ne me chasse pas, Seigneur. Personne jamais, depuis ma mère, ne m’a parlé comme Toi. Et même tu m’as parlé avec encore plus de douceur que ma mère qui dans les derniers temps était dure avec moi à cause de ma conduite… Pour ne plus l’entendre je me suis enfuie à Jérusalem… Mais Toi… Et pourtant c’est comme si ta douceur était de la neige sur le feu qui me dévore. Mon feu se calme, et même c’est un autre feu. Il était ardent, mais il ne donnait ni lumière ni chaleur. J’étais de glace et dans les ténèbres. Oh! combien j’ai voulu souffrir! Que de douleurs inutiles et maudites je me suis données! Seigneur, je t’ai dit à travers la porte entrouverte que j’étais une malheureuse et d’avoir pitié. C’étaient des paroles mensongères qu’ils m’avaient enseigné de te dire pour t’attirer dans le piège. Ils m’avaient dit qu’ensuite ma beauté aurait fait le reste… Ma beauté! Mes vêtements!…”
532.10 – La femme se lève. Maintenant qu’elle s’est redressée, je vois qu’elle est grande. Elle a arraché son voile et son manteau et elle apparaît dans sa vraie beauté de femme brune à la peau très blanche. Ses yeux, agrandis par le mascara En italien bistro. Désigne une poudre noire utilisée autrefois dans le maquillage des femmes pour ombrer les yeux et foncer les cils. , sont grands et très beaux. Ils ont un regard d’innocence étonnée qu’il est étrange de trouver chez une femme de ce genre. Peut-être les pleurs les ont-ils déjà lavés. La femme arrache et piétine l’étoffe du manteau, déchire son voile, arrache les boucles précieuses de l’un et de l’autre et les jette au sol, enlève ses bagues et ses bracelets, lance au loin les ornements de sa tête, saisit les boucles frisées remplies de barrettes brillantes et se les arrache et se dépeigne pour faire disparaître l’artifice de sa coiffure dans une furie de sacrifice qui est même effrayante.
Le collier qu’elle a au cou, arraché violemment, s’égrène sur le sol, et son pied chaussé de sandales ornées piétine les gemmes et les écrase; la ceinture précieuse suit le sort commun, et de même une broche qui retenait avec art l’étoffe du vêtement sur la poitrine. Et tout cela pendant qu’à voix basse, angoissée, elle répète:
“Loin! Loin! Choses maudites. Loin! Vous et ceux qui me les ont données. Au loin, ma beauté! Au loin, mes cheveux! Au loin, ma peau de jasmin!”
Vivement elle saisit une pierre pointue qu’elle voit sur le sol et se frappe jusqu’au sang le visage, la bouche. Elle se griffe avec ses ongles colorés. Le sang dégoutte des blessures, ses traits se gonflent sous les coups… jusqu’à ce que sa furie s’apaise. Haletante, épuisée, défigurée, dépeignée, déchirée, dans un vêtement souillé par le sang et la terre, elle se jette sur le sol aux pieds de Jésus en gémissant:
“Et maintenant tu peux me pardonner, si tu vois mon cœur, car il n’y a plus rien de mon passé, plus rien de…
532.11 – Tu as triomphé. Seigneur, de tes ennemis et de ma chair… Pardonne-moi mon péché…”
“Je te l’avais déjà pardonné quand je suis venu à ta rencontre. Lève-toi et ne pèche jamais plus.”
“Dis-moi ce que je dois faire, pour le faire.”
“Éloigne-toi des lieux de ton péché, de ceux qui savent qui tu es. Ta mère…”
“Oh! mon Seigneur! Elle ne m’accueillera plus. Elle me hait à cause de mon père qui est mort, par ma faute, en me maudissant.”
“Si t’accueille Dieu qui est Dieu, et s’il t’accueille parce qu’il est Père, peut-elle ne pas t’accueillir la mère qui t’a engendrée et qui est femme comme toi? Va humblement à elle. Pleure à ses pieds comme tu pleures aux miens. Fais-lui tes aveux comme tu l’as fait à Moi. Dis-lui ta souffrance, invoque sa pitié. Ta mère attend ce moment depuis des années. Elle l’attend pour mourir en paix. Supporte ses paroles d’amoureux reproche comme tu as supporté les miennes. Moi, j’étais pour toi l’étranger et pourtant tu m’as écouté. C’est ta mère, tu as donc un double devoir de l’écouter avec respect.”
“Tu es le Messie, tu es plus que ma mère.”
“Tu le dis maintenant. Mais quand tu es venue pour me tenter, tu ne savais pas que j’étais le Messie, et pourtant tu as écouté mes paroles.”
“Tu étais si différent des hommes… ainsi… Tu es Saint, ô Jésus de Nazareth!”
“Ta mère est sainte comme mère et comme créature. Par ses prières, tu as trouvé miséricorde auprès de Dieu. Elle est toujours sainte, la mère! Et Dieu veut qu’on lui fasse honneur.”
“Je l’ai déshonorée. Tout le village le sait.”
“Raison de plus pour aller à elle et lui dire: “Mère, pardon”. Et pour lui consacrer ta vie, pour la dédommager des peines qu’elle a souffertes à cause de toi.”
“Je le ferai…
532.12 – Mais… Seigneur, ne me renvoie pas à Jérusalem. Eux m’attendent… et je ne sais pas si je saurai résister aux menaces… Laisse-moi ici jusqu’à l’aube, et ensuite…”
“Attends un moment.”
Jésus se lève, va vers la porte de la cuisine, frappe, se fait ouvrir. Il dit: