“Non. Je ne veux pas obéir en cela, et tu ne peux m’obliger à approcher une courtisane.”

“Heu! Qu’es-tu? Le Grand Prêtre? J’y vais, moi, Maître, et sans peur que je prenne quoi que ce soit” dit Pierre.

“Non. Je vais seul. Ouvre.”

532.5 – Jésus sort dans le jardin. Dans le noir absolu d’une nuit encore sans lune, on ne voit rien. La porte de la cuisine se rouvre et Pierre vient dehors avec une lampe.

“Prends au moins cela, Maître, si vraiment tu ne veux pas de moi” dit-il à haute voix. Et ensuite tout bas: “Fais pourtant attention que nous sommes derrière la porte. Si tu as besoin, appelle…”

“Oui. Va. Et ne vous disputez pas entre vous.”

Jésus prend la lampe et la lève pour y voir. Derrière le gros tronc du noyer, il y a une forme humaine. Jésus fait deux pas vers elle, et commande:

“Suis-moi.”

Et il va se mettre sur le petit banc de pierre contre la maison, du côté de l’orient.

La femme s’avance toute voilée et penchée. Jésus pose la lampe sur la pierre, près de Lui.

“Parle.”

L’ordre est tellement austère, raide, il est tellement Dieu que la femme, au lieu d’avancer et de parler, recule et se penche plus encore, silencieuse.

“Parle, te dis-je. Tu m’as demandé, je suis venu. Parle” dit-il avec une nuance de douceur dans la voix.

Silence.

“Alors c’est Moi qui parle. Je te demande: pourquoi me hais-tu tant, au point de servir ceux qui veulent ma ruine et y rêvent de toutes les manières et en cherchent toutes les causes possibles? Réponds. Quel mal t’ai-je fait, ô malheureuse? Quel mal t’a fait l’Homme qui même dans son cœur ne t’a pas méprisée pour la vie infâme que tu mènes? Quoi? Est-ce que l’Homme t’a corrompue, lui qui même dans son cœur ne t’a pas désirée, pour que tu doives le haïr plus que ceux qui t’ont prostituée et qui te méprisent chaque fois qu’ils viennent à toi? Réponds! Que t’a fait Jésus de Nazareth, le Fils de l’homme, que tu connais à peine de vue pour l’avoir rencontré dans les rues de la ville, Jésus qui ignore ton visage et qui ne se soucie pas de tes grâces car c’est seulement de ton âme qu’il recherche l’image souillée, défigurée, pour la connaître et pour la guérir? Parle donc!

532.6 – Tu ne sais pas qui je suis? Si, tu le sais en partie. Tu le sais même aux deux tiers. Tu sais que je suis un homme et que ma personne te plaît. C’est ce que t’a dit ton animalité effrénée. Et ta langue de femme ivre l’a dit à celui qui a recueilli l’aveu de tes sens et s’en est fait une arme pour me nuire Judas lors d'une de ses nuits de débauche. Cf. EMV 530. .

Tu sais que je suis Jésus de Nazareth, le Christ. Cela te l’ont dit ceux qui, exploitant ton désir charnel, t’ont payée pour que tu viennes ici me tenter. Ils t’ont dit: “Lui se dit le Christ, les foules le disent le Saint, le Messie. Ce n’est qu’un imposteur. Nous avons besoin d’avoir les preuves de sa misère d’homme.

Donne-nous-les, et nous te couvrirons d’or”. Toi, par un reste de justice, le dernier reste du trésor de justice que Dieu avait mis dans ta chair avec l’âme, et que tu as brisée et dispersée, tu ne voulais pas me faire de mal parce que, à ta manière, tu m’aimais, alors eux t’ont dit: “Nous ne Lui ferons pas de mal. Au contraire. Nous te l’abandonnons l’homme en te donnant les moyens de le faire vivre en roi près de toi. Il nous suffit de pouvoir nous dire à nous-mêmes, pour mettre notre conscience en paix, que Lui est simplement un homme. Une preuve que nous sommes dans la vérité en ne le croyant pas Messie”. C’est ce qu’ils t’ont dit, et tu es venue. Mais si j’acceptais ta flatterie, ce serait l’enfer sur Moi. Eux sont déjà tout prêts à me couvrir de boue et à s’emparer de Moi. Et tu sers d’instrument pour faire cela.

Tu vois que Moi je ne t’interroge pas. Je parle parce que je sais sans avoir besoin de demander. Mais si tu sais ces deux choses, la troisième, tu ne la sais pas. Tu ne sais pas qui je suis, excepté que je suis homme et Jésus. Tu vois l’homme. Les autres te disent: “C’est le Nazaréen”. Mais Moi je vais te dire qui je suis. Je suis le Rédempteur. Pour racheter, je dois être sans péché. Ma possible sensualité d’homme, regarde comme je l’ai foulée aux pieds. Comme je fais avec cette chenille dégoûtante qui dans les ténèbres se dirigeait d’une fange à une autre fange pour ses amours lascives, ainsi je l’ai foulée aux pieds toujours. C’est ainsi que je la foule aux pieds en ce moment aussi. Et c’est ainsi que je suis disposé à t’arracher ta maladie, et à la fouler aux pieds pour t’en délivrer afin de te rendre saine et sainte. Car je suis le Rédempteur. Cela seulement. J’ai pris un corps d’homme pour vous sauver, pour détruire le péché, non pas pour pécher. Je l’ai pris pour enlever vos péchés, pas pourpécher avec vous. Je l’ai pris pour vous aimer, mais d’un amour qui donne sa vie, son sang, sa parole, tout, pour vous conduire au Ciel, à la Justice, non pas pour vous aimer comme une brute. Et même pas comme un homme, car je suis plus qu’un homme.

532.7 – Sais-tu exactement qui je suis? Tu ne le sais pas. Tu ne connaissais même pas la portée de ce que tu venais faire. Et de cela je te pardonne sans que tu me le demandes. Tu ne savais pas. Mais de ta prostitution! Comment as-tu pu vivre dans cet état? Tu n’étais pas ainsi. Tu étais bonne. Oh! malheureuse! Tu ne te rappelles pas ton enfance? Tu ne te rappelles pas les baisers de ta mère? Ses paroles? Et les heures de prière?

Les paroles de la Sagesse que tu entendais expliquer le soir par ton père et au sabbat par le chef de la synagogue… Qui t’a rendue hébétée et ivre? Tu ne te souviens pas? Tu ne regrettes pas? Dis-moi! Es-tu vraiment heureuse? Tu ne réponds pas. Je parle pour toi. Je dis: non, tu n’es pas heureuse. Quand tu te réveilles tu trouves à ton chevet ta honte pour te donner le premier tour quotidien de torture. Et la voix de ta conscience te crie son reproche pendant que tu te coiffes et te parfumes pour plaire. Et tu sens une odeur infâme dans les essences les plus fines, et les mets les plus rares te donnent la nausée. Et tes colliers te pèsent comme une chaîne, ce qu’ils sont. Et pendant que tu ris et séduis, en ton intérieur quelque chose gémit. Et tu t’enivres pour vaincre l’ennui et la nausée de ta vie. Et tu hais ceux que tu dis aimer pour en tirer profit. Et tu te maudis toi-même. Et ton sommeil est lourd de cauchemars. Et la pensée de ta mère est une épée dans ton cœur. Et la malédiction de ton père ne te laisse pas en paix. Et puis ce sont les offenses de ceux que tu rencontres, les cruautés de ceux qui usent de toi, sans pitié, jamais. Tu es une marchandise. Tu t’es vendue. La marchandise une fois acquise, on en use comme on veut. On la déchire, on la consume, on la foule aux pieds, on lui crache dessus. C’est le droit de l’acquéreur. Tu ne peux te révolter… Et elle te rend heureuse cette situation? Non. Tu es désespérée. Tu es enchaînée. Tu es torturée. Sur la Terre tu es une loque dégoûtante que chacun peut fouler aux pieds. Si en une heure de peine, tu essaies de trouver du réconfort en élevant ton esprit vers Dieu, tu sens la colère de Dieu sur toi, prostituée, et le Ciel fermé plus encore que pour Adam. Si tu te sens mal tu as la terreur de mourir car tu connais ton sort. C’est pour toi l’Abîme.

532.8 – Oh! malheureuse! Et cela ne suffisait pas encore? Tu voudrais à la chaîne de tes fautes unir celle d’être la ruine du Fils de l’homme? De Celui qui t’aime? Du Seul qui t’aime. Car c’est aussi pour ton âme qu’il s’est revêtu de chair. Je pourrais te sauver si tu le voulais. Sur l’abîme de ton abjection se penche l’abîme de la Sainteté Miséricordieuse et elle attend de toi un désir de salut pour te tirer de l’abîme de ta souillure. Tu penses en ton cœur qu’il est impossible que Dieu te pardonne. Tu tires le fond de cette pensée que tu as de la comparaison avec le monde qui ne te pardonne pas d’être la prostituée. Mais Dieu n’est pas le monde. Dieu est Bonté. Dieu est Pardon. Dieu est Amour.

Tu es venue vers Moi, payée pour me nuire. En vérité je te dis que le Créateur, pour sauver une créature, peut tourner en bien même ce qui est mal Cf. Genèse 50,20 | Romains 8,28. . Et, si tu le veux, c’est en bien que se changera ta venue vers Moi. N’aie pas honte de ton Sauveur, n’aie pas honte de Lui montrer ton cœur nu. Même si tu veux le cacher, il le voit et pleure sur lui. Pleure. Aime. N’aie pas honte de te repentir. Sois audacieuse dans le repentir comme tu l’as été dans la faute. Tu n’es pas la première prostituée qui pleure à mes pieds et que je ramène à la justice… Je n’ai jamais chassé une créature, si coupable qu’elle fût. J’ai cherché au contraire à l’attirer et à la sauver. C’est ma mission.

Ne me fait pas horreur l’état d’un cœur. Je connais Satan et ses œuvres. Je connais les hommes et leurs faiblesses. Je connais la condition de la femme qui paie, comme il est juste, plus durement que l’homme les conséquences de la faute d’Ève. Je sais donc juger et compatir, et je dis que plus qu’envers les femmes tombées je suis sévère envers ceux qui les amènent à tomber. Pour toi, malheureuse, je suis plus sévère à l’égard de ceux qui t’ont envoyée que pour toi qui es venue sans savoir exactement à quoi tu te prêtais. J’aurais préféré que tu sois venue, poussée par un désir de rédemption comme tes autres sœurs. Mais si tu exauces le désir de Dieu et si tu fais d’une mauvaise action la pierre angulaire de ta nouvelle vie, je te dirai la parole de paix…”

532.9 – Jésus, qui au début était très sévère, s’est fait de plus en plus doux, tout en demeurant ainsi:… Dieu qui exclut toute faiblesse de sentiment, et aussi toute erreur d’appréciation sur sa bonté. Maintenant il se tait, regarde la femme, restée toujours debout, mais courbée, courbée de plus en plus, à quelques deux mètres de Lui. Au milieu de son discours, elle a porté au visage, en les appuyant sur le voile, deux belles mains qui se détachent sur le manteau sombre, toutes ornées d’anneaux. Elle a des bracelets aux poignets de ses bras nus jusqu’aux coudes.