“Et quel Messie es-tu si tu ne sais pas faire taire une femme?”

“Et quel Prophète es-tu si tu ne sais pas mettre en fuite le démon? Et pourtant, d’autres fois, tu l’as fait!”

“Il l’a fait, oui. Mais maintenant cela ne Lui convient pas. C’est un jeu bien combiné pour effrayer les foules!”

“Et j’aurais choisi cette heure, ce lieu et cette poignée d’hommes pour le faire, quand je pouvais le faire à Jéricho, quand j’ai eu cinq mille personnes et davantage qui m’ont suivi et entouré plusieurs fois, quand l’enceinte du Temple a été trop petite pour accueillir tous ceux qui voulaient m’entendre? Et est-ce que peut-être le démon peut dire des paroles de sagesse? Qui de vous, en conscience, peut dire qu’une parole erronée est sortie de ces lèvres? Ne résonnent-elles pas sur ses lèvres, avec une voix de femme, les terribles paroles des prophètes? N’entendez-vous pas le hurlement de Jérémie et les pleurs d’Isaïe et des autres prophètes? N’entendez-vous pas la voix de Dieu à travers la créature, la voix qui cherche à se faire accueillir pour votre bien? Moi, vous ne m’écoutez pas. Je parle, vous pouvez le penser, en ma faveur. Mais elle, qui m’est inconnue, quelle faveur espère-t-elle de ces paroles? Qu’en aura-t-elle sinon votre mépris, vos menaces, peut-être votre vengeance? Non, je ne lui impose pas silence! Et même, pour que ces quelques personnes l’entendent, et pour que vous aussi vous l’entendiez et puissiez vous repentir, je lui ordonne: “Parle! Parle, je te le dis, au nom du Seigneur!”

Maintenant c’est Jésus qui en impose, c’est le Christ puissant des heures de miracle, aux grands yeux magnétiques dans leur splendeur d’étoile bleue, que la flamme d’un brasier allumé entre la femme et Lui avive encore davantage.

La femme, au contraire, accablée par la douleur, est moins royale et elle reste, la tête inclinée, le visage voilé par ses mains et par ses cheveux noirs qui se sont défaits et retombent sur ses épaules et en avant, comme un voile de deuil sur son vêtement blanc.

“Parle, je te le dis. Elles ne sont pas sans fruit tes douloureuses paroles. Sabéa, de la race d’Aaron, parle!”

525.12 - La femme obéit. Mais elle parle doucement, si doucement que tous se serrent plus près pour mieux l’entendre. Elle semble se parler à elle-même, en regardant vers le fleuve qui court en bruissant à sa droite avec un dernier reflet de ses eaux, dans les dernières lueurs du jour. Elle semble parler au fleuve:

“O Jourdain, fleuve sacré des pères, à l’onde céruléenne et crépue comme une soie précieuse, qui reflètes les pures étoiles et la lune candide, et caresses les saules de tes rives, tu es le fleuve de paix et pourtant tu connais tant de douleur. O Jourdain, qui aux heures de tempête transportes sur tes eaux gonflées et troubles les sables de mille torrents et ce qu’ils ont arraché, et parfois arraches un tendre arbuste sur lequel il y a un nid et le transportes en tourbillonnant vers l’abîme mortel de la Mer Salée, tu n’as pas pitié du couple d’oiseaux qui en volant et en criant de douleur suivent leur nid détruit par ta violence; ainsi tu verras, ô Jourdain sacré, frappé par la colère divine, arraché aux maisons et à l’autel, aller à sa ruine, pour périr dans une Mort plus grande, tu verras aller le peuple qui n’a pas voulu le Messie.

525.13 - Mon peuple, sauve-toi! Crois en ton Seigneur! Suis ton Messie! Reconnais-le pour ce qu’il est. Non un roi de peuples et d’armées. C’est le Roi des âmes, de tes âmes, de toutes les âmes. Il est descendu pour rassembler les âmes justes, il remontera pour les conduire au Royaume éternel. Ô vous qui encore pouvez aimer, serrez-vous près du Saint! Ô vous qui avez à cœur le sort de la patrie, unissez-vous au Sauveur. Que ne meure pas toute entière la descendance d’Abraham! Fuyez les faux prophètes aux bouches de mensonge et aux cœurs de rapine qui veulent vous arracher au Salut. Sortez des ténèbres qui s’élèvent autour de vous. Écoutez la voix de Dieu! Les grands que vous craignez aujourd’hui, sont déjà poussière dans le décret de Dieu. Il n’y a qu’un seul Vivant. Les lieux où ils règnent et d’où ils oppriment sont déjà des ruines. Un seul dure. Jérusalem! Où sont les orgueilleux fils de Sion dont tu te vantes?

Où sont les rabbis et les prêtres, qui étaient ton ornement et en lesquels tu te complaisais? Regarde-les! Accablés, enchaînés, ils s’en vont vers l’exil, à travers les ruines de tes palais, la puanteur de ceux qui sont morts par l’épée ou la faim. Elle est sur toi la fureur de Dieu, Ô Jérusalem qui repousses ton Christ et le frappes au visage et au cœur. Toute beauté est détruite en toi. Toute espérance est morte pour toi. Le Temple et l’autel sont profanés…”

“Fais-la taire! Elle blasphème! Fais-la taire, nous te le disons.”

“…l’éphod est arraché. Il ne sert plus…”

“Tu es coupable si tu ne lui impose pas silence!”

“…car il ne règne plus. Il y en a un autre, un Pontife éternel, et il est saint et envoyé par Dieu: Roi et Prêtre pour l’éternité, par Celui qui prend comme siennes les offenses faites au Christ et en exerce les vengeances. Un autre Pontife. Le Vrai, le Saint, Oint par Dieu et par son Sacrifice, à la place de ceux sur le front desquels la tiare est un déshonneur, car elle couvre des pensées d’horreur!…”

“Tais-toi, maudite! Tais-toi, ou nous te frappons!”

Et les scribes la mènent rudement, mais elle semble ne pas sentir.

525.14 - Le peuple proteste violemment:

“Laissez-la parler, vous qui parlez tant. Elle dit la vérité. C’est ainsi, il n’y a plus de sainteté parmi vous. Un seul est le Saint et vous le tourmentez.”

Les scribes jugent prudent de se taire et la femme poursuit de sa voix lasse et dolente:

“Il était venu t’apporter la paix, et tu Lui as fait la guerre… Le salut. Et tu l’as méprisé… L’amour. Et tu l’as haï… Le miracle. Et tu l’as appelé démon… Ses mains ont guéri tes malades. Et tu les as transpercées. Il t’apportait la Lumière. Et tu as couvert de crachats et d’ordure son visage. Il t’apportait la Vie. Et tu Lui as donné la mort. Israël, pleure ton erreur et ne t’en prends pas au Seigneur alors que tu vas vers ton exil, un exil qui n’aura pas de fin comme ceux d’autrefois. Tu parcourras toute la Terre, Israël, mais comme un peuple vaincu et maudit, poursuivi par la voix de Dieu et par les mêmes paroles dites à Caïn. Et tu ne pourras revenir ici reconstruire un nid solide, sinon quand tu reconnaîtras avec les autres peuples que Lui est Jésus, le Christ, le Seigneur Fils du Seigneur…”

La voix de la femme est blanche de peine et de fatigue, lasse comme la voix de quelqu’un qui meurt.

Mais elle ne se tait pas encore, au contraire elle se ranime pour un dernier commandement:

“À terre, peuple qui sais encore aimer. Couvre-toi de cendre, revêts-toi d’un cilice. La fureur de Dieu est suspendue sur nous comme un nuage chargé de grêle et d’éclairs sur un champ maudit.”

La femme tombe à genoux, les bras tendus vers Jésus, et elle crie: