Les trois scribes se regardent et sourient ironiquement en faisant un signe entendu aux autres qui s’avancent. Et comme ceux qui attendaient, ne voyant pas Jésus, s’étaient tus, ils crient plus fort que jamais, eux et leurs compagnons, pour que la femme ne s’aperçoive pas de la supercherie.
“Femme, dit un scribe à la vieille mère qui est avec la fille Toi, au moins, salue le Maître et dis à ta fille de le faire.”
La femme se prosterne en même temps que son mari devant le Thaddée et Jean et le voleur repenti et puis, se levant, elle dit à sa fille:
“Sabéa, ton Seigneur est ici. Vénère-le.”
La jeune femme ne bouge pas.
Les scribes accentuent leur sourire ironique et l’un d’eux, maigre, avec un gros nez, dit d’une voix nasale et traînante:
“Tu ne t’attendais pas à cette épreuve, n’est-ce pas? Et ton cœur tremble, tu sens que ton renom de prophétesse est en danger et tu ne tentes pas ta chance… Il me semble que cela suffit pour te déclarer menteuse…”
Du coup, la femme relève la tête, elle rejette son voile en arrière et regarde avec ses yeux bien ouverts tout en disant:
“Je ne mens pas, ô scribe. Et je n’ai pas peur car je suis dans la vérité. Où est le Seigneur?”
“Comment? Tu dis que tu le connais et tu ne le vois pas? Il est devant toi.”
“Aucun d’eux n’est le Seigneur. C’est pour cela que je n’ai pas bougé. Aucun d’eux.”
“Aucun d’eux? Comment? Ce galiléen blond, ce n’est pas le Seigneur? Moi, je ne le connais pas, mais je sais qu’il est blond, avec des yeux de ciel.”
“Ce n’est pas le Seigneur.”
“Alors, celui-ci grand et sévère. Regarde quels traits de roi. C’est Lui, certainement.”
“Non, ce n’est pas le Seigneur. Le Seigneur n’est pas parmi eux” et la femme abaisse de nouveau sa tête dans ses genoux comme avant.
525.5 - Il se passe quelque temps. Puis voilà que Jésus s’avance. Les scribes ont imposé le silence au peu de gens qui sont là. Aussi son arrivée n’est trahie par aucun hosanna.
Jésus s’avance entre Pierre et son cousin Jacques. Il marche lentement… Silencieusement… L’herbe touffue amortit tout bruit de pas. Pendant que la vieille essuie ses larmes avec son voile et qu’un scribe l’offense en disant: “Votre fille est folle et menteuse”, pendant que le père soupire et fait même des reproches à sa fille, Jésus arrive au bout du sentier et s’arrête.
La jeune femme, qui n’a pu rien entendre, qui n’a pu rien voir, bondit debout, rejette son voile découvrant ainsi toute la tête, tend les bras en poussant un cri puissant:
“Le voilà qui vient à moi mon Seigneur! C’est Lui le Messie, ô hommes, qui voulez me tromper et m’humilier. Je vois sur Lui la lumière de Dieu qui me l’indique et je l’honore!”
Et elle se jette à terre, mais en restant à sa place, à environ deux mètres de Jésus, le visage contre terre, dans l’herbe, elle crie:
“Je te salue, ô Roi des peuples, ô Admirable, ô Prince de paix, Père du siècle sans fin, Chef du nouveau peuple de Dieu!” Cf. Isaïe 9,5 "Oui, un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir ; son nom est proclamé : "Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix."
Et elle reste prosternée, sous son ample manteau foncé, d’un violet presque noir comme le voile.
Mais quand elle s’est mise debout contre le tronc noir - et après avoir rejeté son voile, elle est restée, les bras tendus en avant comme une statue — j’ai pu remarquer que sous son manteau elle porte un habit de lourde laine d’un blanc d’ivoire, serré simplement par un cordon au cou et à la ceinture. Et surtout j’ai pu admirer sa beauté de femme d’âge mûr. Elle peut avoir environ trente ans, et trente ans en Palestine équivalent au moins à quarante des nôtres en général. Si la très Sainte Marie fait exception à cette règle, pour les autres femmes la maturité vient de bonne heure et surtout pour celles qui sont brunes de cheveux et de visage, et plantureuses comme celle-ci.
C’est le type classique de la femme hébraïque. Je crois qu’elles étaient ainsi Rachel et Ruth et Judith, célèbres pour leur beauté. Grande, plantureuse et pourtant élancée, la peau lisse et d’une pâleur un peu brune, la bouche petite aux lèvres un peu grosses d’un rouge vif, nez droit, long et fin, deux yeux profonds, sombres, veloutés dans un arc de cils longs et fournis, un front haut, lisse, royal, un ovale plutôt allongé, et une chevelure d’ébène magnifique comme une couronne d’onyx. Non pas un joyau, mais un corps de statue et une majesté de reine.
525.6 - Voilà qu’elle se lève en présentant ses mains longues, brunes, très belles, unies au bras par un fin poignet. La voilà de nouveau debout contre le tronc foncé. Elle regarde maintenant le Maître en silence, secouant la tête parce que des scribes lui disent: