510.12 - “Courez rappeler l’aveugle et amenez-le de nouveau ici, et que d’autres aillent chercher les parents et les ramènent ici” crie Elchias en ouvrant la porte toute grande et en donnant ses ordres à certains qui attendent dehors.
Sa bouche est presque couverte de bave tant la colère l’étrangle.
Les uns courent d’un côté, les autres de l’autre. Le premier qui revient c’est Sidonia dit Bartolmaï, étonné et ennuyé. Ils le fichent dans un coin le regardant comme une meute de chiens qui guette un gibier…
Puis, après un bon moment, voilà qu’arrivent ses parents entourés de la foule.
“Vous, venez dedans et les autres dehors!”
Les deux entrent épouvantés et ils voient leur fils là-bas au fond, en bonne forme, mais en état d’arrestation. La mère gémit:
“Mon fils! Et ce devait être un jour de fête pour nous!”
“Écoutez-nous. C’est votre fils, cet homme?” demande avec rudesse un pharisien.
“Oui, c’est notre fils! Et qui voulez-vous que ce soit sinon lui?”
“Vous en êtes vraiment sûrs?”
Le père et la mère sont tellement abasourdis par la question qu’avant de répondre ils se regardent.
“Répondez!”
“Noble pharisien, peux-tu penser qu’un père et une mère puissent se tromper à propos de leur enfant?” dit humblement le père.
“Mais… pouvez-vous jurer que… Oui. Que pour une somme d’argent il ne vous a pas été demandé de dire que c’est votre fils alors que c’est quelqu’un qui lui ressemble?”
“Demandé de dire? Et par qui donc? Jurer? Mais mille fois, et sur l’autel et le Nom de Dieu, si tu veux!”
Et ils l’affirment avec tant d’assurance que le plus obstiné en serait démonté.
Mais les pharisiens ne se démontent pas! Ils demandent:
“Mais votre fils n’était pas né aveugle?”
“Si, il était né ainsi. Avec les paupières closes et par dessous le vide, rien…”
“Et comment donc y voit-il maintenant? Il a des yeux sur lesquels s’ouvrent des paupières. Vous ne voudriez tout de même pas dire que des yeux puissent naître ainsi, comme des fleurs au printemps, et qu’une paupière s’ouvre absolument comme le fait le calice d’une fleur!…” dit un autre pharisien avec un rire sarcastique.
“Nous savons que cet homme est vraiment notre fils depuis presque trente ans, et qu’il est né aveugle, mais comment maintenant il y voit, nous ne le savons pas et nous ne savons pas qui lui a ouvert les yeux. Du reste, demandez-le-lui. Il n’est pas idiot et ce n’est pas un enfant. Il a l’âge. Interrogez-le et il vous répondra.”
“Vous mentez, s’écrie un des deux qui avaient toujours suivi l’aveugle. Lui, dans votre maison, a raconté comment il a été guéri et par qui. Pourquoi dites-vous que vous ne le savez pas?”
“Nous étions tellement abasourdis par la surprise que nous n’avons pas entendu” disent les deux en s’excusant.
510.13 - Les pharisiens s’adressent à Sidonia dit Bartolmaï:
“Avance ici, toi, et donne gloire à Dieu s’il t’est possible! Tu ne sais pas que celui qui t’a touché les yeux est un pêcheur? Tu ne le sais pas? Eh bien apprends-le. Nous te le disons, nous qui le savons.”
“Mais, ce sera comme vous dites. Pour moi, si c’est un pécheur, je ne le sais pas. Je sais seulement qu’avant j’étais aveugle et que maintenant j’y vois, et clair.”
“Mais que t’a-t-il fait? Comment t’a-t-il ouvert les yeux?”
“Je vous l’ai déjà dit et vous m’avez entendu. Maintenant vous voulez l’entendre de nouveau? Pourquoi? Peut-être voulez-vous devenir ses disciples?”
“Imbécile! Sois-le, toi, disciple de cet homme. Nous, nous sommes disciples de Moïse, et nous savons tout de Moïse et que Dieu lui a parlé. Mais de cet homme nous ne savons rien, ni d’où il vient, ni qui il est, et aucun prodige du Ciel ne l’indique comme prophète.”
“C’est là précisément que se trouve le merveilleux! Que vous ne savez pas d’où il est et que vous dites qu’aucun prodige n’indique qu’il soit juste. Mais Lui m’a ouvert les yeux et personne de nous d’Israël n’avait jamais pu le faire, pas même l’amour d’une mère et les sacrifices de mon père. Une chose pourtant que nous savons tous, aussi bien vous que moi, c’est que Dieu n’exauce pas le pécheur, mais celui qui craint Dieu et fait sa volonté. On n’a jamais entendu dire que quelqu’un dans le monde entier ait pu ouvrir les yeux à un aveugle-né, mais cela, Jésus l’a fait. Si Lui n’était pas de Dieu, il n’aurait pas pu le faire.”
“Tu es né entièrement dans le péché, et tu as l’esprit difforme autant et plus que ne l’était ton corps, et tu prétends nous faire la leçon? Va-t’en, misérable avorton, et fais-toi satan avec ton séducteur. Dehors! Dehors, tout le monde, plèbe imbécile et pécheresse!” et ils les jettent dehors: fils, père et mère comme si c’étaient trois lépreux.
510.14 - Les trois s’en vont rapidement, suivis par leurs amis, mais arrivé hors de l’enceinte, Sidonia se retourne et dit:
“Et restez! Et dites ce que vous voulez. Ce qu’il y a de vrai c’est que j’y vois et j’en loue Dieu. Et satan, c’est vous qui le serez, et non pas le Bon qui m’a guéri.”
“Tais-toi, fils! Tais-toi! Pourvu que cela ne nous fasse pas du mal!…” gémit la mère.
“Oh! ma mère! L’air de cette salle t’a empoisonné l’âme, toi qui dans ma douleur m’enseignais à louer Dieu et qui maintenant dans la joie ne sais pas le remercier, et qui crains les hommes? Si Dieu m’a tant aimé et t’a aimée au point de nous donner le miracle, ne saura-t-il pas nous défendre d’une poignée d’hommes?”
“Ton fils a raison, femme. Allons à notre synagogue pour louer le Seigneur, puisqu’ils nous ont chassés du Temple. Et allons-y vivement avant la fin du sabbat…”
Et, pressant le pas, ils se perdent dans les chemins de la vallée.