Joseph y arrive quand, d’une autre ruelle qui débouche dans l’impasse, arrivent les deux de tout à l’heure avec trois autres: un scribe, un prêtre et un troisième que son vêtement ne me permet pas d’identifier. Ils se fraient un passage, autoritaires, et cherchent à entrer dans la maison bondée. La maison comprend une vaste cuisine noire comme du goudron, avec un coin qui en est séparé par une cloison rustique au-delà de laquelle se trouve un grabat et une porte qui donne dans une autre pièce avec un lit plus grand. Une porte, ouverte dans le mur opposé, fait voir un jardinet de quelques mètres carrés. Et c’est tout.
510.6 - L’aveugle guéri parle appuyé à une table, répondant à ceux qui l’interrogent, tous de pauvres gens comme lui, menu peuple de Jérusalem, de ce quartier, qui est peut-être le plus pauvre de tous. Sa mère, debout près de lui, le regarde et elle pleure en s’essuyant les yeux avec son voile. Le père, un homme usé par le travail, se tourmente la barbe de sa main agitée par un tremblement.
L’entrée dans la maison est impossible, même aux juifs et aux docteurs autoritaires, et les cinq doivent écouter du dehors les paroles de l’homme guéri.
“Comment ils se sont ouverts? Cet homme, que l’on appelle Jésus, m’a barbouillé les yeux avec de la terre mouillée, et il m’a dit: “Va te laver à la fontaine de Siloé”. J’y suis allé, je me suis lavé et mes yeux se sont ouverts et j’ai vu.”
“Mais comment as-tu fait pour trouver le Rabbi? Tu disais toujours que tu étais malheureux, car jamais tu ne le rencontrais même quand il passait par ici pour aller chez Jonas au Gethsémani. Et aujourd’hui, maintenant qu’on ne sait jamais où il est…”
“Hé! hier soir, un de ses disciples Judas. Voir le chapitre précédent. Joseph d'Arimathie est au courant. est venu et il m’a donné deux pièces de monnaie en disant: “Pourquoi ne cherches-tu pas de voir?” Je lui ai dit: “J’ai cherché, mais je ne trouve jamais ce Jésus qui fait des miracles. Je le cherche depuis qu’il a guéri Annalia qui est de mon quartier, mais si je vais dans un endroit, il est dans un autre…” Et il m’a dit: “Je suis un de ses apôtres, et ce que je Lui dis, moi, il le fait. Viens demain à Bézéta et cherche la maison de Joseph le galiléen, celui du poisson sec, Joseph de Sephoris, près de la Porte d’Hérode et du tournant de la place, du côté de l’orient, et tu verras que tôt ou tard il passe par là ou entre dans la maison et moi, je t’indiquerai au Maître”. J’ai dit: “Mais demain, c’est le sabbat”. Je voulais dire qu’il ne ferait rien pendant le sabbat C'est là le piège tendu par le Temple avec la complicité de Judas : une guérison obtenue pendant le sabbat. Cele explique pourquoi Jésus ne se fait pas connaître de Sidonia : il ne pourra témoigner. . Il m’a dit: “Si tu veux guérir, c’est le jour, car après on quitte la ville et tu ne sais pas si tu pourras le rencontrer”. Moi, j’ai dit encore: “Je sais qu’on le persécute. J’ai entendu depuis les portes de l’enceinte du Temple où je vais mendier. Aussi je dis que maintenant qu’ils le persécutent ainsi, il voudra encore moins qu’on le persécute et il ne me guérira pas le jour du sabbat”. Et lui: “Fais ce que je te dis et le jour du sabbat tu verras le soleil”.
Et j’y suis allé. Qui n’y serait pas allé? Alors que c’est son apôtre qui le dit! Il m’a dit aussi: “Je suis celui qu’il écoute le plus, et je viens exprès car tu me fais pitié et je veux que sa puissance resplendisse après qu’ils l’ont méprisé. Toi, aveugle de naissance, tu la feras resplendir. Je sais ce que je dis. Viens et tu verras”. Et j’y suis allé et je n’étais pas encore arrivé à la maison de Joseph lorsqu’un homme m’a pris par la main, mais d’après la voix ce n’était pas celui d’hier, et il m’a dit: “Viens avec moi, frère” et je ne voulais pas aller, je croyais qu’il voulait me donner du pain et de l’argent, peut-être des vêtements, et je lui disais de me laisser aller parce que je savais où trouver Celui qu’on appelle Jésus. Et l’homme m’a dit: “Voici Jésus. Il est devant toi”. Mais je n’ai rien vu car j’étais aveugle. J’ai senti deux doigts couverts de terre mouillée qui me touchaient des deux côtés et une voix qui disait: “Va vivement à Siloé et lave-toi et ne parle à personne” et je l’ai fait. Mais j’étais découragé car j’espérais y voir tout de suite et j’ai failli croire que c’était une plaisanterie de jeunes gens sans cœur et je me refusais presque à y aller, mais j’ai entendu une sorte de voix me dire: “Espère et obéis” et alors je suis allé à la fontaine et je me suis lavé et j’ai vu.”
Le jeune homme s’arrête extasié pour repenser à la joie de sa première vision…
510.7 - “Faites sortir l’homme. Nous voulons l’interroger” crient les cinq.
Le jeune homme se fraie un chemin et sort sur le seuil.
“Où est Celui qui t’a guéri?”
“Je ne le sais pas, dit le jeune homme auquel un ami a murmuré: Ce sont des scribes et des prêtres.”
“Comment ne le sais-tu pas? Tu disais tout à l’heure que tu le savais. Ne mens pas aux docteurs de la Loi et au prêtre! Malheur à celui qui cherche à tromper les magistrats du peuple!”
“Je ne trompe personne. Ce disciple m’a dit: “Il est dans cette maison” et c’était vrai, car j’en étais tout près quand j’ai été pris et conduit à Lui. Mais où il est maintenant, je ne le sais pas. Le disciple m’a dit qu’ils s’en vont. Il pourrait déjà avoir franchi les portes.”
“Mais où allait-il?”
“Qu’est-ce que j’en sais?! Peut-être en Galilée… Pour la façon dont on le traite ici!…”
“Imbécile et impoli! Fais attention à la façon dont tu parles, lie du peuple! Je t’ai demandé par quelle route il se dirigeait.”
“Mais comment voulez-vous que je le sache puisque j’étais aveugle? Un aveugle peut-il dire où va un autre?”
“C’est bien. Suis-nous.”
“Où voulez-vous me conduire?”
“Chez les chefs des pharisiens.”
“Pourquoi? Qu’ont-ils à faire avec moi? M’ont-ils guéri, par hasard, eux, pour que je doive les remercier? Quand j’étais aveugle et que je mendiais, mes mains n’ont jamais palpé leur argent, mes oreilles n’ont jamais entendu d’eux un mot de pitié, et mon cœur n’a jamais connu leur amour. Que dois-je leur dire? Il n’y en a qu’un à qui je doive dire “merci” après mon père et ma mère, qui pendant tant d’années m’ont aimé malheureux. Et c’est ce Jésus qui m’a guéri en m’aimant de tout son cœur, comme mes parents avec le leur. Moi, je ne vais pas trouver les pharisiens. Je reste avec ma mère et mon père pour jouir de voir leurs visages, et eux mes yeux qui sont nés maintenant, après tant de printemps depuis celui où je suis né, mais sans voir la lumière.”
“Pas tant de paroles. Viens et suis-nous.”
“Que non! Je ne viens pas! Avez-vous jamais par hasard essuyé une larme à ma mère humiliée par mon malheur, ou une sueur à mon père épuisé par le travail? Maintenant je puis le faire par mon aspect et je devrais les quitter et vous suivre?”
“Nous te le commandons. Ce n’est pas toi qui commandes, mais le Temple et les chefs du peuple. Si l’orgueil d’être guéri te ferme l’intelligence pour te rappeler que nous commandons, nous te le rappelons. Avance! Marche!”