Et il se jette à terre comme vaincu par l’émotion, met ses mains pour protéger ses yeux, les serre aux tempes, anxieux de voir, mais gêné par la lumière et il répète:
“J’y vois! J’y vois! C’est donc cela la terre! La lumière! L’herbe que je ne connaissais que par sa fraîcheur…”
Il se lève tout en restant courbé, comme quelqu’un qui porte un poids, le poids de sa joie, va au ruisselet qui évacue le trop-plein d’eau et il le regarde courir, scintillant et riant et il murmure:
“Et ceci, c’est l’eau… Voilà! C’est ainsi que je la sentais entre mes doigts (il y plonge la main) froide et coulante, mais je ne la connaissais pas… Ah! Belle! Belle! Comme tout est beau!” Il lève le visage et voit un arbre… il s’en approche, le touche, étend la main, attire à lui une branchette, la regarde et rit, il rit, abrite ses yeux de la main, et il regarde le ciel, le soleil, et deux larmes tombent de ses paupières vierges qu’il a ouvertes pour contempler le monde…
Et il abaisse les yeux sur l’herbe où une fleur se balance sur sa tige et il voit son image que reflète l’eau du ruisselet, il se regarde et dit:
“C’est ainsi que je suis!”
Il observe avec étonnement une tourterelle qui est venue boire un peu plus loin et une chevrette qui arrache les dernières feuilles d’un rosier sauvage, puis une femme qui vient à la fontaine avec un bébé sur son sein. Et cette femme lui rappelle sa mère, sa mère au visage inconnu, et levant les bras au ciel, il s’écrie:
“Sois béni, Très-Haut, pour la lumière, pour la mère et pour Jésus!”
Puis il s’en va en courant, laissant par terre son bâton désormais inutile…
Les deux n’ont pas attendu de voir tout cela. Dès qu’ils ont vu que l’homme y voyait, ils sont partis en courant vers la ville.
Joseph, au contraire, reste jusqu’à la fin et quand l’aveugle qui ne l’est plus, lui passe devant pour entrer dans le dédale des ruelles du quartier populeux d’Ophel, à son tour il quitte sa place et revient sur ses pas, vers la ville, tout pensif…
510.5 - Le quartier d’Ophel, toujours bruyant, est maintenant en pleine ébullition. On court à droite, à gauche, on questionne, on répond.
“Mais vous l’aurez confondu avec un autre…”
“Non, te dis-je. Je lui ai parlé et lui ai dit: “Mais est-ce bien toi, Sidonia surnommé Bartolmaï?” et lui m’a dit: “C’est moi”. Je voulais lui demander comment c’était arrivé, mais il est parti en courant.”
“Où est-il maintenant?”
“Chez sa mère, certainement.”
“Qui? Qui l’a vu?” demandent des gens qui accourent.
“Moi. Moi, répondent plusieurs.
“Mais comment est-ce arrivé?”
”… Je l’ai vu qui courait sans bâton avec deux yeux au visage et j’ai dit: “Regarde! Ce serait bien Bartolmaï si…”
“Je te dis que j’en suis toute tremblante. En entrant, il a crié: “Mère, je te vois!”
“Une grande joie pour les parents. Maintenant il pourra aider son père et gagner sa nourriture…”
“La pauvre femme! Elle a eu un malaise par la joie. Oh! une chose! Une chose! J’étais allée pour demander un peu de sel et…”
“Courons chez lui, pour savoir…”
Joseph d’Arimathie se trouve pris au milieu de ce vacarme et, je ne sais si c’est par curiosité ou par esprit d’imitation, il suit le courant et aboutit dans une impasse, qui se dirigerait vers le Cédron, et où la foule se presse, empêchant d’entendre à cause de ses cris le bruit du torrent, gonflé par les pluies d’automne.