461.15 - Jésus replie la première feuille. Ceux qui l’ont écouté commentent le style, la force, les idées de Syntica, et ils se demandent pourquoi elle n’est plus à Antigonie. Pendant ce temps, Jésus déroule la seconde feuille.

Pierre, qui jusque-là était resté assis, se rapproche comme pour mieux entendre et recommence à se dresser sur la pointe des pieds, pour voir, en se serrant contre Jésus.

“Simon, il fait si chaud, et tu me serres, dit Jésus en souriant. Retourne à ta place. N’as-tu pas entendu jusqu’à présent?”

“Entendu? Oui. Mais je n’ai pas vu, et maintenant je veux voir, car c’est à partir de cette feuille que tu as changé et que tu as pleuré… Et ce n’est pas simplement pour Jean… On savait bien qu’il était mourant…”

Jésus sourit, mais pour empêcher Pierre de jeter un coup d’œil par derrière sur l’écrit, il s’adosse à la colonne la plus près ne se souciant pas de s’éloigner de la lumière du lustre qui, en revanche, s’il n’éclaire pas la feuille, éclaire vivement le visage de Jésus.

Pierre, bien décidé à voir, à comprendre, traîne un tabouret en face de Jésus et il s’y assoit en tenant les yeux fixés sur le visage du Maître.

“Je suis tellement convaincue de cela que, restée seule, j’ai quitté Antigonie pour Antioche, certaine de pouvoir travailler davantage sur ce terrain où, comme à Rome, toutes les races se fondent et se mélangent, que là où Israël est maître… Je ne puis, moi, femme, partir à la conquête de Rome, mais si je ne puis rejoindre la Ville, de la fille la plus belle de la Ville, celle qui ressemble le plus à sa mère dans tout l’Univers, je jette la semence… Sur combien de cœurs tombera-t-elle? En combien germera-t-elle? En combien se trouvera-t-elle transportée ailleurs et attendra les apôtres pour germer? Je ne sais pas. Je ne cherche pas à savoir. J’agis. J’offre au Dieu que j’ai connu et qui satisfait mon esprit et mon intelligence, mon travail. C’est en ce Dieu que je crois comme à un Dieu unique et tout puissant. Je sais qu’il ne déçoit pas celui qui a bonne volonté. Cela me suffit et soutient mon effort.

461.16 - Maître: Jean est mort le sixième jour avant les nones de juin selon les romains, à peu près à la nouvelle lune de Tamuz pour les hébreux Cela voudrait dire que l'année où nous sommes, l'an 29, le début de Tammouz correspondait au début juin. L'année suivante, l'an 30 et année de la mort du Christ, l'année devrait comporter le WéAdar pour rattraper le calendrier solaire. .

Seigneur… À quoi bon te dire ce que tu sais? Je le dis pourtant à cause des frères. Jean est mort en juste, et pour dire la vérité sur ses souffrances, je devrais dire en martyr.

Je l’ai assisté avec toute la pitié qu’une femme peut avoir, avec tout le respect que l’on a pour un héros, avec tout l’amour que l’on a pour un frère, mais cela n’a pas empêché une souffrance telle que moi, non par ennui ou par lassitude, mais par compassion, je priais l’Eternel de l’appeler à la paix. Lui disait: ‘À la liberté’.

Quelles paroles sortaient de sa bouche! Comment donc un homme, qui est descendu jusque dans les bas-fonds, comme lui le disait, peut-il s’élever à une sagesse si lumineuse? Oh! la mort est vraiment le mystère qui dévoile notre origine, et la vie est le décor qui cache le mystère. Un décor qui nous est donné sans linéaments et sur lequel nous pouvons tracer ce que nous voulons. Il avait écrit beaucoup de choses, et toutes n’étaient pas belles. Mais les dernières étaient sublimes. Du ciel ténébreux d’en bas sur lequel se trouvaient des dessins de douleur humaine et d’humaine violence, comme un sage artiste il était passé à des traits de plus en plus lumineux décorant de vertu le cours de sa vie chrétienne, pour finir dans la clarté éblouissante d’une âme perdue en Dieu.

Moi je te le dis: il n’a pas parlé mais chanté son dernier poème. Il n’est pas mort, mais il s’est élevé. Et je ne pouvais distinguer exactement quand c’était l’homme qui parlait ou quand parlait déjà l’esprit fils de Dieu.

Seigneur: j’ai lu, tu le sais, toutes les œuvres des philosophes afin d’y chercher une pâture pour une âme attachée par la double chaîne de l’esclavage et du paganisme. Mais c’était des œuvres d’hommes. Ici, ce n’était plus des paroles humaines, c’était des paroles d’un super-homme, d’un esprit royal, ou plutôt d’un esprit à demi-divin.

J’ai veillé sur le mystère, qui d’ailleurs n’aurait pas été compris par ceux qui nous logeaient: bons avec l’homme, mais Israélites dans le sens le plus large et le plus complet du mot… Et quand dans les dernières touches de l’amour, Jean ne fut plus qu’une expression d’amour, j’ai éloigné tout le monde et j’ai recueilli, moi seule, ce que certainement tu sais…

Seigneur… cet homme est mort, il est ‘finalement sorti de la prison et entré dans la liberté’ comme il le disait avec son filet de voix des derniers jours, et avec un regard embrasé par l’extase en me serrant la main et en me dévoilant par ses paroles le Paradis. Cet homme est mort en m’enseignant à vivre, à pardonner, à croire, à aimer. Il est mort en me préparant au dernier temps de ta vie.

Seigneur, je sais tout: dans les soirées d’hiver il m’avait instruit sur les prophètes. Je connais le Livre comme une vraie Israélite, mais je sais aussi ce que le Livre ne spécifie pas…

Mon Maître et mon Seigneur… je l’imiterai! Et je voudrais la même faveur mais je pense qu’il est plus héroïque de ne pas la demander et de faire ta Volonté…”

461.17 - Jésus replie la feuille et il va prendre la troisième.

“Non, non, Maître!” s’exclame Pierre. “Ce ne peut être… Il y a autre chose. La feuille n’a pas pu se terminer aussi vite! Tu ne lis pas tout! Pourquoi, Seigneur? Vous, protestez. Syntica a écrit plus pour nous que pour Lui et Lui ne lit pas.”

“N’insiste pas, Pierre!”

“Si, j’insiste! Oui, j’insiste! J’ai vu, sais-tu, que ton œil allait plus bas tout d’un coup et j’ai vu par transparence que tu n’as pas lu les dernières lignes. Je ne serai pas tranquille tant que tu n’auras pas lu la fin de cette feuille. Tu avais pleuré auparavant!… Et quoi? Y a-t-il par hasard de quoi pleurer dans ce que tu as lu? C’est une peine, oui, de le savoir mort… mais une pareille mort ne fait pas pleurer! Moi, je croyais qu’il avait eu une mauvaise mort, en perdant son esprit… Au contraire… Lis, allons! Mère! Jean! Vous qui obtenez tout…”

“Écoute-le, mon Fils, et même si c’est quelque chose de pénible à apprendre, nous boirons tous le calice…”

“Qu’il en soit comme vous voulez…

“Je connais le Livre comme une vraie Israélite. Mais je sais aussi ce que le Livre ne spécifie pas: que désormais ta passion ne tardera pas à s’accomplir puisque Jean est mort et que tu lui as promis un court séjour dans les Limbes. Lui me l’a dit. Et il m’a dit que tu lui avais promis de l’enlever avant qu’il connût comment et jusqu’où peut arriver la haine d’Israël envers Toi, et cela pour empêcher que par amour pour Toi, il ne haïsse ceux qui te tortureront. Maintenant il est mort… et tu es donc près de mourir… Non, de vivre. Vraiment de vivre avec ta Doctrine, avec Toi-même en nous, avec la Divinité en nous après que le Sacrifice nous aura rendu la vie de l’âme, la Grâce, l’union avec le Père, avec le Fils, avec l’Esprit Saint.

Maître, mon Sauveur, mon Roi, mon Dieu… forte est ma tentation, ou plutôt elle a été forte, de te rejoindre maintenant que Jean dort avec son corps dans le tombeau et qu’avec son esprit il repose dans l’attente. Te rejoindre pour être avec mes sœurs disciples, près de ton autel. Mais les autels doivent être ornés non seulement de la victime mais de guirlandes en l’honneur de Dieu, en l’honneur de qui on offre le sacrifice. Je mets ma guirlande violette de disciple lointaine au pied de ton autel. J’y mets l’obéissance, le travail, le sacrifice de ne pas te voir et de ne pas t’entendre… Ah! Ce sera bien dur! C’est bien dur maintenant que sont terminés tes colloques surnaturels avec Jean, et que je n’en ai plus la jouissance!… Seigneur, lève ta main sur ta servante pour qu’elle sache faire seulement ta Volonté et qu’elle sache te servir”.