“Je ne t’entendrai pas parler?”
“À l’aurore, je vais parler à Tarichée. Mais après, je vais vers la Syro-Phénicie, et ensuite, je ne sais pas par quel chemin, à Jérusalem.”
“Je te chercherai, et demain je serai à Tarichée pour juger si tu es aussi éloquent que sage.”
Il s’en va définitivement.
461.12 - Les femmes sont dans l’atrium, et elles commentent avec Pierre la mort de Jean. Mais sont arrivés aussi ceux qui étaient restés en ville pour prévenir que le lendemain matin le Rabbi serait à Tarichée. Et tous parlent du pauvre Jean et sont anxieux de savoir.
“Il est mort, Fils!”
“Oui, il est dans la paix.”
“Il a vraiment fini de souffrir.”
“Il est définitivement sorti de prison.”
“Il aurait été juste qu’il ne souffrît pas la dernière douleur de l’exil.”
“Une purification de plus.”
“Oh! je ne voudrais pas pour moi cette purification. N’importe quelle autre, mais ne pas mourir loin du Maître!”
“Et pourtant… nous mourrons tous ainsi… Maître… emmène-nous avec Toi!” dit André après les autres.
“Tu ne sais pas ce que tu demandes, André. C’est ici votre place jusqu’à ce que je vous appelle.
461.13 - Mais écoutez ce qu’écrit Syntica.
“Syntica du Christ, au Christ Jésus, salut.
L’homme qui te portera ces feuilles est mon compatriote. Il m’a promis de te chercher jusqu’à ce qu’il te trouve en se réservant comme dernier endroit Béthanie où il laissera la lettre chez Lazare s’il n’a pu te trouver nulle part. C’est quelqu’un qui se remet, comme il peut, de tout le mal qu’il a reçu, lui et ses ancêtres, de la part de Rome.
Par trois fois Rome les a frappés, de multiples manières, et toujours avec ses méthodes. Lui, avec sa finesse de grec, dit qu’il trait les vaches du Tibre pour leur faire cracher les chèvres helléniques. Il est le fournisseur de la maison du Légat et de nombreuses maisons romaines de cette petite Rome, de cette grande ville, reine de l’Orient. En outre, après les aliments raffinés pour les riches, il a réussi à s’assurer, d’une manière astucieuse faite d’hommages serviles qui voilent une haine implacable, les fournitures des cohortes d’Orient. Je n’approuve pas sa façon de faire, mais chacun a sa méthode. Moi j’aurais préféré le pain mendié le long des routes aux écrins d’or que lui donne l’oppresseur. Et c’est ainsi que j’aurais toujours agi si maintenant un autre motif, qui n’est pas intéressé, ne m’avait pas poussée à imiter le grec pour atteindre mon but.
Mais, au fond, c’est un brave homme et ce sont de braves gens que sa femme, ses trois filles et son fils. Je les ai connus dans la petite école d’Antigonea et comme la mère était malade au commencement du printemps, je l’ai soignée avec le baume, et ainsi je suis entrée dans leur maison. Beaucoup de maisons m’auraient reçue comme maîtresse de broderie, maisons nobles et maisons de commerce, mais j’ai préféré celle-là pas précisément parce que ses habitants sont grecs. Je vais t’expliquer.
Je te prie d’être indulgent pour Zénon même si tu ne peux approuver ses vues. Il est comme certains terrains arides, quartzeux en surface, mais excellents sous une croûte dure. J’espère réussir à enlever cette croûte formée par tant de souffrances et à mettre à nu le bon terrain. Il serait d’un grand secours pour ton Église, car Zénon est connu et il a des relations avec quantité de gens d’Asie mineure et de Grèce, sans compter Chypre, Malte et jusqu’à l’Ibérie où il a partout des parents et des amis, grecs comme lui et persécutés, et aussi des romains des milices ou de la magistrature, très utiles, un jour, à ta cause.
461.14 - Seigneur, au moment où j’écris, de l’une des terrasses de la maison je vois Antioche avec ses quais sur le fleuve, le palais du Légat dans l’île, ses rues royales, ses murs aux centaines de tours puissantes, et si je me retourne, je vois le sommet du Sulpius qui me domine avec ses casernes, et le second palais du Légat. Je me trouve ainsi entre les deux manifestations de la puissance romaine, moi, pauvre femme sujette, seule.
Mais elles ne me font pas peur. Je pense au contraire que ce qui est impossible au déchaînement des éléments et à la force d’un peuple entier révolté, sera fait par la faiblesse qui ne porte pas ombrage, la faiblesse apparente que méprisent les puissants, de ceux qui sont une force parce qu’ils possèdent Dieu: Toi.
Je pense, et je te le dis, que cette force romaine sera la force chrétienne quand elle t’aura connu, et que c’est par les citadelles de la romanité païenne qu’il faudra commencer le travail parce qu’elles seront toujours les maîtresses du monde et une romanité chrétienne voudra dire une chrétienté universelle. Quand cela arrivera-t-il? Je ne sais, mais je sens que cela arrivera. C’est pour cela que je regarde en souriant ces témoignages de la puissance romaine, en pensant au jour où ils mettront leurs enseignes et leur force au service du Roi des rois. Je les regarde comme on regarde des amis qui ne savent pas encore qu’ils le sont, qui feront souffrir avant d’être conquis, mais qui, une fois conquis, te porteront, porteront la connaissance de Toi jusqu’aux confins du monde.
Moi, pauvre femme, voilà ce que j’ose dire à ceux qui sont mes grands frères en Toi. Quand ce sera l’heure de conquérir le monde à ton Royaume, il ne faudra pas commencer par Israël trop renfermé dans son rigorisme mosaïque aigri par les pharisiens et les autres castes pour être conquis, mais par ici, par le monde romain, par ses ramifications - les tentacules par lesquels Rome étrangle toute foi, tout amour, toute liberté différente de ce qu’elle veut, au service de ses intérêts - c’est par ici que devra commencer la conquête des esprits à la Vérité.
Tu le sais. Seigneur. Mais je parle pour les frères qui ne peuvent croire que nous aussi, les gentils, nous aspirons au Bien. C’est aux frères que je dis que sous la cuirasse païenne il y a des cœurs déçus par le vide du paganisme, qui ont la nausée de la vie qu’ils mènent dictée par les coutumes, qui sont las de la haine, du vice, de la dureté. Il y a des esprits honnêtes, mais qui ne savent pas où s’appuyer, pour trouver un assouvissement à leurs aspirations au Bien. Donnez-leur une Foi qui les assouvisse, ils mourront pour elle en la portant toujours plus en avant, comme un flambeau dans les ténèbres, comme les athlètes des jeux helléniques”.