“Et pourtant, il t’aime.”

“Oui, par intérêt. Comme par intérêt, il ne m’aimait pas à Zio et à Sivam Selon l'encyclopédie d'Augustin Calmet : ZIO est le second mois de l'année sainte des Hébreux. C'est le même qu'on a depuis nommé Jiar (Lyyar). Il répond à la lune d'avril. On ne trouve le nom de Zio ou Ziv, que dans le 1er des Rois (1 Rois 6,1). SIVAM - SIWÂN : Nom de mois hébreu (Baruch 1,8). Il répond à la lune de mai, et est le troisième de l'année sainte et le neuvième de l'année civile.

461.8 - Mais voici Simon de Jonas avec l’étranger. Allons à leur rencontre…”

Ils s’en vont jusqu’au vaste vestibule qui est sur l’arrière de la maison, plutôt un portique en demi-cercle qu’un vestibule et qui ouvre sur le parc.

Ainsi le parc se prolonge dans la maison par ce vestibule en demi-cercle ouvert sur le jardin et orné de colonnes avec des tiges de rosiers maintenant sans fleurs et de charmants rameaux de jasmin, constellés de fleurs et d’autres plantes grimpantes pourpres dont j’ignore le nom.

“La paix soit avec toi, étranger. Tu voulais me voir?”

“Salut et gloire, Seigneur. Je voulais te voir. J’ai une lettre pour Toi. C’est une femme grecque qui me l’a donnée à Antioche. Je suis… Non, je ne suis plus grec. J’ai pris la nationalité romaine pour continuer mon travail. Je suis fournisseur des milices romaines. Je les hais, mais il est avantageux de les ravitailler. À cause de ce qu’ils nous ont fait, je devrais mêler de la ciguë à la farine, mais il faudrait les empoisonner tous, pas quelques-uns. Ce serait inutile, ce serait pire… Ils se croient tout permis parce qu’ils sont forts. Ce sont des barbares en comparaison des grecs. Ils nous ont tout volé pour s’orner de ce qui était à nous et essayer de paraître civilisés. Mais une fois grattée la croûte qui est teinte de notre civilisation, on découvre toujours un Amulius, un Romulus, un Taquin… On découvre toujours un Brutus, meurtrier de son bienfaiteur. Maintenant ils ont Tibère! C’est encore peu pour eux! Ils ont Séjan Favori de Tibère. Il intrigua pour lui succéder comme empereur et fut mis à mort en 31. Il est donc encore vivant au moment où ce chapitre se déroule. Nous sommes en l'an 29. . Ils ont ce qu’ils méritent. Le fer, les chaînes, les crimes qu’ils ont commis, se retournent contre eux-mêmes et mordent les chairs de ces brutes de romains. C’est peu, encore trop peu. Mais ils n’échapperont pas à la loi: quand le monstre sera devenu énorme, il s’écroulera par son propre poids et pourrira. Et les vaincus riront devant l’énorme cadavre et ils redeviendront les vainqueurs. Qu’il en soit ainsi! Tous les pieds des conquérants pour accabler celle qui nous a écrasés par sa brutale expansion… Mais pardonne-moi, Seigneur. La perpétuelle douleur m’a bouleversé encore une fois…

461.9 - Je disais qu’une grecque m’a donné une lettre pour Toi, et elle m’a dit que tu es le Vertueux parfait. Vertueux… Tu es jeune pour l’être… Les grands esprits de l’Hellade ont dépensé leur vie pour le devenir un peu… Et pourtant la femme m’a dit ton Idée. Si vraiment tu crois à ce que tu enseignes, tu es grand… Est-il vrai que tu vis pour te préparer à la mort pour donner au monde la sagesse de vivre en dieu et non en brute, comme le font maintenant les hommes? Est-il vrai que tu affirmes qu’il n’y a qu’une richesse qui mérite qu’on l’atteigne: celle de la vertu? Est-il vrai que tu es venu pour racheter, mais que la rédemption commence en nous-mêmes, quand on suit tes enseignements?

Est-il vrai que nous possédons une âme et que nous devons en prendre soin car c’est une chose divine, immortelle, incorruptible par sa nature, mais à laquelle, en vivant en brutes, nous pouvons faire perdre son caractère divin, sans pouvoir la détruire? Réponds, ô Grand!”

“C’est vrai. Tout est vrai.”

“Par Zeus, c’est cela que disait notre très Grand Aristote, disciple de Platon et précepteur d'Alexandre le Grand. Fondateur de l'école péripatéticienne. . Mais cela semblait une musique à laquelle il manquait une note, une lyre à laquelle il manquait une corde. De temps à autre on sentait un vide que le philosophe ne franchissait pas. Tu l’as comblé, si réellement tu es venu non seulement pour enseigner mais encore pour mourir sans y être contraint par personne, mais par la volonté personnelle d’obéir à Dieu, ce qui change ta mort de suicide en sacrifice… Par la divine Pallas! Aucun de nos dieux n’a jamais fait cela. J’en déduis donc que tu es au-dessus d’eux. La grecque dit qu’ils n’existent pas et que Toi seul tu existes… Je parle donc à un Dieu? Et un Dieu peut-il écouter ainsi un ravitailleur voleur et qui hait son ennemi, un homme misérable? Pourquoi m’écoutes-tu?”

“Parce que je vois ton âme.”

“Tu la vois?!!! Comment est-elle?”

“Difforme, sale, serpentine, amère, ignorante, bien que ton intelligence soit bien différente de celle d’un barbare. Mais à l’intérieur de ce temple souillé, il y a un autel qui attend, comme celui qui est à l’Aréopage et qui attend la même chose. Il attend le Dieu vrai Cf. Actes des apôtres 17,23. .”

“Toi alors, puisque la grecque dit que tu es le Dieu vrai. Mais, par Zeus, c’est vrai ce que tu dis de mon âme. Tu es plus clair et plus sûr que l’oracle de Delphes. Mais tu prêches la paix, l’amour et le pardon: difficiles vertus. Et tu prêches la continence et l’honnêteté en toute matière… Être cela c’est être des dieux, plus grands que des dieux, car eux… oh, ils ne sont pas pacifiques, honnêtes, magnanimes!… Ils sont la perfection des mauvaises passions de l’homme, sauf Minerve qui, au moins, est sage… Diane, elle-même!… Pure, mais cruelle… Oui, être ce que tu prêches, c’est être plus que des dieux. Si je le devenais… par le charmant Ganymède! Lui, tout jeune homme enlevé par l’aigle de l’Olympe et devenu échanson des dieux. Mais Zénon, passé de fournisseur de vivres à des maîtres barbares à l’état de dieu…

461.10 - Mais permets-moi de m’enfermer dans cette pensée et, pendant ce temps, lis la lettre de la femme…”

Et l’homme se met à marcher comme un péripatéticien PÉRIPATÉTICIEN : du grec se promener. Les disciples d'Aristote étaient ainsi appelés parce que, comme le maître ils réfléchissaient, parlaient et écoutaient en marchant dans le quartier de Lycée, à Athènes. .

Pierre, fatigué, et voyant que la conversation se prolongeait s’était commodément installé sur un siège de l’atrium et dans l’ambiance fraîche, dans la douceur des coussins qui recouvraient le siège, il s’était mis tranquillement à sommeiller… Pourtant il doit avoir gardé une oreille attentive, car il est réveillé par le bruit du sceau que l’on brise et du parchemin que l’on déroule. Il se lève en frottant ses yeux que le sommeil ferme encore. Il s’approche du Maître qui lit debout sous un lustre de plaques de mica délicatement violacée. La lumière est faible, juste suffisante pour éclairer l’endroit sans lui enlever l’enchantement du clair de lune dans les nuits sereines. Aussi Jésus tient très haut la feuille pour lire les mots et Pierre, qui est beaucoup plus petit et se tient tout près de Lui, essaie d’allonger le cou, de se lever sur la pointe des pieds pour voir, mais il n’y arrive pas.

“C’est Syntica, hein? Que dit-elle?” il répète sa demande et dit en suppliant: “Lis tout haut, Maître!”

Mais Jésus répond:

“Oui, c’est elle… Après…”

Et il continue de lire et, après avoir lu la première feuille, il la plie, la passe dans les plis de sa ceinture et se met à lire la seconde feuille.

“Comme elle en a écrit long, hein?! Comment va Jean? Et quel est cet homme? ”

Pierre insiste comme un enfant. Jésus est tellement absorbé qu’il ne l’entend plus. La seconde feuille est finie et elle subit le sort de la première.

“Elles s’abîment, ainsi. Passe-moi les feuilles pour que je les tienne…”