Pierre rentre, trempé comme s’il était tombé dans le lac, et il déclare:
“Maintenant il est sur notre tête. Il s’éloigne vers la Samarie. Il va tremper là-bas…”
“Il t’a déjà bien trempé! Tu coules comme une fontaine” remarque Thomas.
“Oui, mais je suis si bien après une pareille chaleur.”
“Rentre. Ainsi trempé, tu prendrais du mal à rester sur la porte” lui conseille Barthélemy.
“Non! Je suis comme du bois à l’épreuve de l’eau… J’ai commencé alors que je ne savais pas encore dire “père” à rester à l’humidité. Ah! comme on respire facilement!… Pourtant… la rue… est un fleuve… Si vous voyez le lac! Il a toutes les couleurs et il bout comme une marmite. On ne comprend même plus dans quelle direction vont les vagues. Elles bouillonnent sur place… Il fallait cela, pourtant…”
“Oui, il fallait cela. Les murs ne se refroidissaient plus tant ils étaient brûlés par le soleil.
445.9 - Ma vigne avait les feuilles recroquevillées, poussiéreuses… Je l’arrosais au pied… mais oui!… Que fait un peu d’eau quand tout le reste est en feu?” dit Joseph.
“Plus de mal que de bien, ami, déclare Barthélemy. Les plantes ont besoin de l’eau du ciel, car elles boivent même avec les feuilles, hein?! Il semble que non, mais il en est ainsi. Les racines, les racines! C’est bien, mais les feuillages aussi y sont pour quelque chose et ils ont leurs droits…”
“Ne te paraît-il pas, Maître, que Barthélemy propose le sujet d’une belle parabole?” dit le Zélote pour l’encourager à parler.
Mais Jésus, qui est en train de bercer le petit enfant qui a peur des éclairs, ne dit pas la parabole, mais il donne son accord en disant:
“Et toi, comment la proposerais-tu?”
“Mal assurément, Maître. Moi, je ne suis pas Toi…”
“Dis-la comme tu sais. Il vous sera très utile de prêcher en paraboles. Habituez-vous. Je t’écoute, Simon…”
“Oh!… Toi, Maître, moi… sot… Mais j’obéis. Je dirais ainsi: “Un homme avait un beau pied de vigne. Mais comme il n’était pas propriétaire d’un vignoble, il avait planté sa vigne dans le petit jardin de la maison, pour la faire monter sur la terrasse où elle donnerait de l’ombre et des grappes de raisin et il donnait beaucoup de soins à sa vigne. Mais elle poussait au milieu des maisons, près de la rue, et alors la fumée des cuisines et des fours, et la poussière de la route montaient pour abîmer la vigne. Et encore, tant que tombaient du ciel les pluies du mois de Nisan, les feuilles de la vigne se débarrassaient des impuretés et elles jouissaient du soleil et de l’air sans avoir à leur surface une couche d’ordures pour l’en empêcher. Mais quand vint l’été et que l’eau ne descendit plus du ciel, la fumée, la poussière, les excréments des oiseaux se déposèrent en couches épaisses sur les feuilles pendant que le soleil trop brûlant les desséchait. Le maître de la vigne donnait de l’eau aux racines enfouies dans le sol, ainsi la vigne ne mourait pas mais végétait péniblement, car l’eau absorbée par les racines ne montait que par l’intérieur, et le pauvre feuillage n’en profitait pas. Au contraire, du sol desséché, mouillé par un peu d’eau, montaient des fermentations et des exhalaisons qui abîmaient les feuilles en les tachant de sortes de pustules malignes. Enfin il arriva du ciel une grande pluie qui descendit sur les feuillages, courut le long des branches, des grappes, du tronc, éteignit la chaleur des murs et du sol. La tempête une fois passée, le maître de la vigne la vit nettoyée, fraîche, toute réjouie et réjouissante sous le ciel serein”. Voilà la parabole.”
445.10 - “C’est bien. Mais l’application à l’homme …?”
“Maître, fais-la, Toi.”
“Non. Toi. Nous sommes entre frères. Tu ne dois pas craindre de faire piètre figure.”
“De faire piètre figure, je ne le crains pas comme une chose pénible. Au contraire, je l’aime, car cela sert à me garder humble, mais c’est que je ne voudrais pas dire des choses inexactes…”
“Moi, je te les corrigerai.”
“Oh! alors! Voilà. Je dirais: “C’est ce qui arrive à l’homme qui ne vit pas isolé dans les jardins de Dieu, mais qui vit au milieu de la poussière et de la fumée des choses du monde. Elles le couvrent lentement de tartre, presque sans qu’il s’en aperçoive, et il trouve son esprit stérilisé sous une croûte d’humanité si épaisse que la brise de Dieu et le soleil de la Sagesse ne peuvent lui être utiles. Et c’est inutilement qu’il cherche à y suppléer avec un peu d’eau qu’il puise dans les pratiques et qu’il donne avec tant d’humanité à la partie inférieure de sorte que la partie supérieure n’en jouit pas… Malheur à l’homme qui ne se purifie pas avec l’eau du Ciel qui débarrasse de l’impureté, qui éteint l’ardeur des passions, qui nourrit vraiment le moi tout entier”. J’ai parlé.”
“Tu as bien parlé. Moi je dirais aussi qu’à la différence de l’arbre, créature privée du libre arbitre et attachée à la terre, et qui par conséquent n’est pas libre d’aller à la recherche de ce qui lui est utile et de fuir ce qui lui nuit, l’homme peut aller à la recherche de l’eau du Ciel, et fuir la poussière, la fumée, et l’ardeur de la chair, du monde et du démon. L’enseignement serait plus complet.”
“Merci, Maître. Je m’en souviendrai” dit le Zélote.
445.11 - “On n’est pas solitaire… Nous vivons dans le monde… Par conséquent…” dit Judas de Kérioth.
“Pourquoi ce: par conséquent? Veux-tu dire que Simon a parlé comme un sot?” lui demande Jude d’Alphée.