Et amoureusement tyrannique, il le tire, le pousse, l’oblige à s’allonger de nouveau…
426.11 – Les heures passent. Le crépuscule descend, le travail cesse, et plus fort crient les enfants dans les rues et sur les petites places, et les hirondelles dans le ciel. Et puis les premières ombres descendent, et les hirondelles vont à leurs nids et les enfants au lit. Les bruits cessent l’un après l’autre jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le léger clapotement de l’eau qui moutonne le long du canal et la rumeur des vagues sur le rivage. Les maisons se ferment, ces maisons de travailleurs fatigués, et à l’intérieur, les lumières s’éteignent et le repos vient fermer tous les yeux, rendre les gens aveugles et muets… lointains… La lune se lève et ennoblit de ses rayons argentés jusqu’au miroir malpropre de la petite darse qui maintenant semble une plaque d’argent…
Les apôtres sont de nouveau endormis sur le chanvre… Jésus, assis sur l’un des treuils arrêtés, les mains sur la poitrine, prie, réfléchit, attend… Il ne perd pas de vue la rue qui vient de la ville.
La lune ne cesse de s’élever dans le ciel. Elle est au-dessus de sa tête. Le bruit de la mer s’accentue et les vagues exhalent une plus forte odeur. Le cône lumineux des rayons de la lune s’élargit davantage, il embrasse tout le miroir des eaux en face de Jésus, et ses rayons se perdent de plus en plus loin. C’est un chemin de lumière qui depuis les confins du monde semble venir vers Jésus, en remontant le canal, pour finir dans le bassin de la darse.
Et sur ce chemin s’avance une barque, petite, blanche. Elle avance, avance, sans laisser de traces de son passage sur le chemin liquide qui se recompose dès qu’elle est passée… Elle remonte le canal… La voilà dans la darse silencieuse; elle accoste, s’arrête. Et trois ombres en descendent: un homme musclé, une femme, et entre les deux une mince silhouette. Ils se dirigent vers la maison du cordier. Jésus va à leur rencontre.
“Paix à vous. Qui cherchez-vous?”
426.12 – “Toi, Maître” dit Lydia en se découvrant et en avançant seule. Et elle continue: “Claudia t’a servi car c’était une chose juste et toute morale. C’est la fillette. Valeria la prendra d’ici quelque temps comme nurse de la petite Fausta. Mais elle te prie de la garder en attendant, ou plutôt de la confier à ta Mère ou à la mère de tes parents. Elle est tout à fait païenne, et même plus que païenne. Le maître qui l’a élevée a mis en elle le néant absolu. Elle ne sait ce qu’est l’Olympe ou autre chose. Elle a seulement une terreur folle des hommes car, depuis quelques heures, la vie s’est découverte à elle toute entière, dans toute sa brutalité…”
“Oh! triste parole! Trop tard?”
“Pas physiquement… Mais il la préparait à son… disons: sacrilège. Et la jeune fille est épouvantée… Claudia a dû la laisser pendant tout le souper près de ce satyre, en se réservant d’agir quand le vin l’aurait rendu incapable de réfléchir. Il n’est pas besoin que je te rappelle que si l’homme est toujours lubrique dans ses amours sensuels, il l’est au plus haut degré quand il est ivre… Mais alors, c’est un jouet qu’une force peut contraindre et déposséder de son trésor. Et Claudia en a profité. Ennius désire retourner en Italie d’où il a été éloigné par disgrâce… Claudia lui a promis son retour en échange de la fillette. Ennius a mordu à l’hameçon… Mais demain, n’étant plus ivre, il se révoltera, la cherchera, fera du bruit. Il est vrai que demain Claudia trouvera manière de le faire taire.”
“Violence? Non!”
“Oh! la violence, pour une bonne fin, c’est utile! Mais elle n’en fera pas usage… Seulement Pilate, encore abruti par la quantité de vin qu’il a bue ce soir, va signer l’ordre pour Ennius d’aller rendre compte à Rome… Ah! Ah!… Et il va partir par le premier bateau militaire.
Mais, en attendant… il vaut mieux que la fillette soit ailleurs, de peur que Pilate ne regrette et n’annule son ordre… Il est si changeant! Et il est bien que la fillette oublie, si possible, les saletés humaines.
426.13 – Oh! Maître!… C’est à cause de cela que nous avons été au souper…Mais comment pouvions-nous y aller à ces orgies, il y a seulement quelques mois, sans en éprouver la nausée? Nous avons fui tout de suite, une fois notre but atteint… Là, nos maris rivalisent encore avec les brutes… Quelle nausée, Maître!… Et nous devons les recevoir après que… après que…”
“Soyez austères et patientes. C’est par l’exemple que vous rendrez meilleurs vos maris.”
“Oh! ce n’est pas possible!… Tu ne sais pas…”
La femme pleure plus par dépit que par douleur. Jésus soupire.
Lydia reprend:
“Claudia t’envoie dire qu’elle a fait cela pour te montrer qu’elle te vénère comme l’Unique Homme qui mérite la vénération. Et elle veut que je te dise qu’elle te rend grâce de lui avoir appris la valeur d’une âme et de la pureté. Elle s’en souviendra. Veux-tu voir la fillette!”
“Oui. Et l’homme, qui est-ce?”
“C’est le numide dont Claudia se sert dans les choses les plus secrètes. Il n’y a pas de danger de délation… Il n’a pas de langue…”
Jésus répète, comme dans l’après-midi:
“Malheureux!” mais encore maintenant, il ne fait pas de miracle.
426.14 – Lydia va prendre par la main la fillette et la traîne, pour ainsi dire, devant Jésus. Elle explique:
“Elle sait quelques mots de latin et connaît encore moins la langue des juifs… Une petite bête sauvage… Uniquement objet de plaisir.”
Et à la fillette: