426 – Avec les Romaines à Césarée Maritime. Prophétie en Virgile. La jeune esclave sauvée
Le mercredi 1er mai 1946.
426.1 – Jésus loge chez l’humble famille du cordier. Une maisonnette basse enveloppée d’une odeur saumâtre, proche comme elle l’est des eaux de la mer. À l’arrière de la maison, des magasins qui dégagent une odeur peu agréable, où l’on décharge les marchandises avant qu’elles ne soient enlevées par les différents acquéreurs. Sur le devant une rue poussiéreuse, sillonnée par de lourds véhicules, bruyante à cause des déchargeurs, des gamins, des charretiers, des marins qui vont et viennent sans arrêt. Au-delà de la rue, une petite darse dont l’eau dormante est rendue huileuse par les détritus qu’on y jette. De cette darse part un petit port canal qui débouche dans un vrai port vaste et capable de recevoir les gros navires.
Du côté ouest, une esplanade sableuse ou on fabrique des cordages au milieu d’un grincement de treuils de torsion manœuvrés à la main. Du côté est, une autre place beaucoup plus petite et encore plus bruyante et désordonnée où des hommes et des femmes réparent des filets et des voiles. Puis des cabanes basses aux relents saumâtres, remplies de garçonnets demi-nus.
On ne peut sûrement pas dire que Jésus ait choisi un logement riche. Des mouches, de la poussière, du bruit, une odeur de mare stagnante, de chanvre en train de rouir, sont les maîtres de cet endroit. Et le Roi des rois, étendu avec ses apôtres sur des tas de chanvre brut, dort fatigué dans ce pauvre local, moitié débarras, moitié magasin, qui est à l’arrière de la maisonnette et duquel on entre par une porte noire comme du goudron dans la cuisine noire elle aussi, et par une porte vermoulue, rongée par la poussière et le sel qui lui donnent une couleur blanc-gris de pierre ponce, on sort sur la place où on fabrique les cordages et d’où vient l’odeur fétide du chanvre en train de rouir.
426.2 – Le soleil tape dur sur la place, malgré quatre énormes platanes, deux à chaque bout de la place rectangulaire, sous lesquels se trou- vent les treuils qui servent à tordre le chanvre. Je ne sais si je m’explique bien pour nommer l’outillage. Les hommes, couverts d’une tunique vraiment réduite à l’essentiel pour sauvegarder la décence, trempés de sueur comme s’ils étaient sous une douche, ne cessent de tourner leurs treuils auxquels ils impriment un mouvement continu comme s’ils étaient condamnés aux galères… Ils ne parlent que pour dire les paroles indispensables à leur travail. À part donc le grincement des roues des treuils et de celui du chanvre étiré par la torsion, il n’y a pas d’autre bruit sur la place, étrange contraste avec le bruit des autres lieux qui entourent la maison du cordier.
Aussi elle est surprenante, comme une chose impensable, cette exclamation de l’un des cordiers:
“Des femmes?! À cette heure épouvantable?! Regardez! Elles viennent justement ici…”
“Elles doivent avoir besoin de cordes pour attacher leurs maris…” plaisante un jeune cordier.
“Elles peuvent avoir besoin de chanvre pour des travaux.”
“Oh! de notre chanvre si grossier alors qu’il y en a qui le fournissent tout peigné!?”
“Le nôtre coûte moins cher. Tu vois? Elles sont pauvres…”
“Cependant, ce ne sont pas des femmes d’ici. Vois leur manteau différent…”
“Elles ne sont peut-être pas juives. Il y a un peu de tout maintenant à Césarée…”
“Peut-être elles cherchent le Rabbi. Elles sont peut-être malades… Vois comme elles sont toutes couvertes, même par cette chaleur…”
“Pourvu qu’elles ne soient pas lépreuses… La misère oui, mais pas la lèpre. Je n’en veux pas, même par résignation envers Dieu” dit le maître cordier.
“Mais tu as entendu le Maître: “Il faut accepter tout ce que Dieu envoie”.
“Mais la lèpre, ce n’est pas Dieu qui l’envoie. Ce sont les péchés, les vices et les contagions…”
Les femmes sont arrivées par derrière, non pas de ceux qui parlent et qui sont tout au bout de la place, mais de ceux qui sont du côté de la maison, les plus proches par conséquent à rejoindre, et l’une d’elles se penche pour dire quelque chose à l’un des cordiers, qui se retourne, étonné, et reste comme hébété.
“Allons un peu écouter… Ainsi couvertes… Mais il ne me manquerait plus que d’avoir la lèpre à la maison, avec tous les enfants que j’ai!…” dit le maître cordier en arrêtant le mouvement des treuils et en se mettant en route.
Ses compagnons le suivent…
“Simon, cette femme veut quelque chose, mais elle parle une langue étrangère. Écoute un peu, toi qui as navigué” dit celui auquel s’était adressée la femme.
“Que veux-tu?” demande rudement le cordier en cherchant à la voir à travers le voile sombre qui lui descend sur le visage.
Et dans un grec très pur, la femme répond:
“Le Roi d’Israël. Le Maître.”