“Simon, Simon, il y en aura tant qui douteront de Moi! Même parmi ceux qui croient que leur foi en Moi est assurée et inébranlable. Ne juge pas les frères, Simon. Commence par te juger toi-même.”
Judas, avec un sourire ironique, dit à Pierre qui humilié a baissé la tête:
“Ceci est pour toi. Parce que tu es le plus âgé tu veux toujours faire le docteur. Il n’est pas dit qu’il faille juger le mérite d’après l’âge. Parmi nous, il y en a qui te sont supérieurs pour le savoir et la position sociale.”
Il s’allume une discussion sur les mérites respectifs. Tel se vante d’avoir été parmi les premiers disciples, tel appuie son mérite sur la situation qu’il a quittée pour suivre Jésus, tel dit que personne comme lui n’a des droits parce que personne ne s’est converti comme lui, en passant de la situation de publicain à celle de disciple. La discussion se prolonge, et si je ne craignais pas d’offenser les apôtres, je dirais qu’elle prend les allures d’un véritable procès.
Jésus s’en désintéresse. Il semble n’entendre plus rien. Entre temps on est arrivé aux premières maisons de la ville que je sais être Capharnaüm. Jésus continue et les autres par derrière sont toujours en discussion.
352.6 - Un enfant de sept à huit ans court derrière Jésus en sautant. Il le rejoint en dépassant le groupe plus qu’animé des apôtres. C’est un bel enfant aux cheveux châtains foncés tout bouclés, courts. Dans son visage brun, il a deux yeux noirs intelligents. Il appelle avec familiarité le Maître, comme s’il le connaissait bien.
“Jésus! dit-il. Laisse-moi venir avec Toi jusqu’à ta maison, veux-tu?”
“Ta mère le sait-elle?” demande Jésus en le regardant avec un doux sourire.
“Elle le sait.”
“En vérité?” Jésus, tout en souriant, le regarde d’un regard pénétrant.
“Oui, Jésus, en vérité.”
“Alors, viens.”
L’enfant fait un saut de joie et prend la main gauche de Jésus qui la lui présente. C’est avec une amoureuse confiance que l’enfant met sa petite main brune dans la longue main de mon Jésus. Moi, je voudrais bien en faire autant!
“Raconte-moi une belle parabole, Jésus” dit l’enfant en sautant aux côtés du Maître et en le regardant par en dessous avec un petit visage qui resplendit de joie.
Jésus aussi le regarde avec un sourire joyeux qui Lui fait entrouvrir la bouche qu’ombragent des moustaches et une barbe blonde-rousse que le soleil fait briller comme si c’était de l’or. Ses yeux de saphir foncé rient de joie quand il regarde l’enfant.
“Qu’en fais-tu de la parabole? Ce n’est pas un jeu.”
“C’est plus beau qu’un jeu. Quand je vais dormir, j’y pense, et puis j’en rêve et le lendemain je m’en souviens et je me la redis pour être bon. Elle me rend bon.”
“Tu t’en souviens?”
“Oui. Veux-tu que je te dise toutes celles que tu m’as dites?”
“Tu es brave, Benjamin, plus que les hommes qui oublient. En récompense, je te dirai la parabole.”
L’enfant ne saute plus. Il marche, sérieux, attentif comme un adulte, et il ne perd pas un mot, pas une inflexion de la voix de Jésus qu’il regarde avec attention, sans même prendre garde où il met ses pieds.
352.7 - “Un berger qui était très bon apprit qu’il y avait dans un endroit de la création un grand nombre de brebis abandonnées par des bergers qui n’étaient guère bons. Elles étaient en danger sur de mauvais chemins et dans des herbages empoisonnés et elles s’en allaient de plus en plus vers de sombres ravins. Il vint dans cet endroit et, sacrifiant tout son avoir, il acheta ces brebis et ces agneaux.
Il voulait les amener dans son royaume, parce que ce berger était roi aussi comme l’ont été de nombreux rois en Israël. Dans son royaume, ces brebis et ces agneaux auraient tant de pâturages sains, tant d’eaux fraîches et pures, des chemins sûrs et des abris solides contre les voleurs et les loups féroces. Alors ce berger rassembla ses brebis et ses agneaux et il leur dit: “Je suis venu pour vous sauver, pour vous amener là où vous ne souffrirez plus, où vous ne connaîtrez plus les embûches et les douleurs, Aimez-moi, suivez-moi, car je vous aime tant et, pour vous avoir, je me suis sacrifié de toutes manières. Mais si vous m’aimez, mon sacrifice ne me pèsera pas. Suivez-moi et allons”. Et le berger en avant, les brebis à la suite, prirent le chemin vers le royaume de la joie.
À chaque instant, le berger se retournait pour voir si elles le suivaient, pour exhorter celles qui étaient fatiguées, encourager celles qui perdaient confiance, pour secourir les malades, caresser les agneaux. Comme il les aimait! Il leur donnait son pain et son sel. Il commençait par goûter l’eau des sources pour voir si elle était saine et la bénissait pour la rendre sainte.
Mais les brebis - le crois-tu, Benjamin? - les brebis, après quelque temps se lassèrent. Une d’abord, puis deux, puis dix, puis cent restèrent en arrière à brouter l’herbe jusqu’à s’empiffrer au point de ne plus se mouvoir et se couchèrent, fatiguées et repues, dans la poussière et dans la boue. D’autres se penchèrent sur les précipices, malgré les paroles du berger: “Ne le faites pas”. Comme il se mettait là où il y avait un plus grand danger, pour les empêcher d’y aller, certaines le bousculèrent avec leurs têtes arrogantes et plus d’une fois essayèrent de le jeter au fond. Ainsi beaucoup finirent dans les ravins et moururent misérablement. D’autres se battirent à coups de cornes et de têtes, et se tuèrent entre elles.