“Qui pourrait croire encore, s’il te voyait à la merci des hommes?”

“Nous ne le permettrons pas.”

Le seul qui se tait est Jacques d’Alphée. Son frère l’attaque:

“Tu ne parles pas? Tu ne réagis pas? Tu n’entends pas? Défends le Christ contre Lui-même!”

Jacques, pour toute réponse, porte les mains à son visage et il s’écarte un peu en pleurant.

“C’est un sot!” prononce son frère.

“Peut-être moins que tu ne penses, lui répond Hermastée, et il continue: “Hier, en expliquant la prophétie, le Maître a parlé d’un corps décomposé qui se recompose et d’un corps qui par lui-même ressuscite. Je pense que quelqu’un ne peut ressusciter si d’abord il n’est pas mort.”

“Mais il peut être mort de mort naturelle, de vieillesse. Et c’est déjà beaucoup pour le Christ!” réplique le Thaddée.

Plusieurs lui donnent raison.

“Oui, mais alors ce ne serait pas un signe donné à cette génération qui est beaucoup plus vieille que Lui” observe Simon le Zélote.

“Bien! Mais il n’est pas dit qu’il parle de Lui-même” réplique le Thaddée, entêté dans son amour et dans son respect.

“Personne, s’il n’est pas le Fils de Dieu, ne peut par lui-même se ressusciter, de même que personne, s’il n’est pas le Fils de Dieu, ne peut être né comme il est né. Moi, je le dis. Moi qui ai vu la gloire de sa naissance” dit Isaac sûr de lui dans son témoignage.

Jésus, les bras croisés, les a écoutés parler en les regardant à tour de rôle. Maintenant il fait signe qu’il va parler et il dit:

“Le Fils de l’homme sera livré aux mains des hommes parce qu’il est le Fils de Dieu, mais parce qu’il est aussi le Rédempteur de l’homme. Et il n’y a pas de rédemption sans souffrance. Ma souffrance atteindra le corps, la chair et le sang, pour réparer les péchés de la chair et du sang. Elle sera morale pour réparer les péchés de l’âme et des passions. Elle sera spirituelle pour réparer les fautes de l’esprit. Elle sera complète. Aussi, à l’heure fixée, je serai pris dans Jérusalem, et après avoir beaucoup souffert, de la part des Anciens et des Grands Prêtres, des scribes et des pharisiens, je serai condamné à une mort infamante.

Et Dieu laissera faire parce qu’il doit en être ainsi, car je suis l’Agneau qui expie pour les péchés du monde entier. Et dans une mer d’angoisse, que partageront ma Mère et quelques autres personnes, je mourrai sur le gibet. Trois jours après, par ma seule volonté divine, je ressusciterai pour une vie éternelle et glorieuse comme Homme et je serai de nouveau Dieu au Ciel avec le Père et l’Esprit Je serai de nouveau Dieu au Ciel, c'est-à-dire non plus Dieu sur terre (Fils resté uni au Père), mais Dieu au Ciel (Fils revenu dans le Père), comme cela est expliqué en note en EMV 342.5. Cette expression est semblable à celle de Jean 16, 28 : "Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde, et maintenant je quitte le monde et je vais au Père" ; c'est conforme à la formulation du Credo : "Descendu du Ciel… monté au Ciel, il siège à la droite du Père." . Mais auparavant je devrai souffrir toutes sortes d’opprobres et avoir le cœur transpercé par le Mensonge et la Haine.”

346.6 – Un chœur de cris scandalisés s’élève dans l’air tiède et parfumé du printemps.

Pierre, le visage effrayé, et scandalisé lui aussi, prend Jésus par le bras et l’amène un peu à part en Lui disant doucement à l’oreille:

“Oh! Seigneur! Ne dis pas cela. Ce n’est pas bien. Tu vois? Eux se scandalisent. Tu tombes dans leur estime. Pour aucune raison tu ne dois permettre cela; mais aussi, une pareille chose ne t’arrivera jamais. Pourquoi donc l’envisager comme vraie? Tu dois monter toujours davantage dans l’estime des hommes si tu veux t’affirmer, et tu dois terminer, peut-être, par un dernier miracle comme celui de réduire en cendres tes ennemis. Mais ne jamais t’avilir et te rendre pareil à un malfaiteur que l’on punit.”

Pierre paraît un maître ou un père affligé qui fait des reproches pleins d’un amour angoissé à un fils qui a dit une sottise.

Jésus, qui s’était un peu penché pour écouter le murmure de Pierre, se redresse sévère, avec des éclairs dans les yeux, mais des éclairs de courroux, et il crie fort pour que tous entendent et que la leçon serve à tous:

“Va loin de Moi, toi qui en ce moment es un satan qui me conseille de manquer à l’obéissance envers mon Père! C’est pour cela que je suis venu! Non pour les honneurs! Toi, en me conseillant l’orgueil, la désobéissance, la dureté sans charité, tu tentes de m’amener au mal. Va! Tu es pour Moi un scandale!

Tu ne comprends pas que la grandeur réside non dans les honneurs mais dans le sacrifice et que ce n’est rien de paraître un ver pour les hommes si Dieu nous regarde comme des anges? Toi, homme sot, tu ne comprends pas ce qui est grandeur pour Dieu et raison de Dieu et tu vois, juges, entends, parles, avec ce qui est de l’homme.”

Le pauvre Pierre reste anéanti sous ce reproche sévère; il s’écarte mortifié et il pleure… et ce ne sont pas les larmes de joie de quelques jours auparavant, mais les larmes de désolation de quelqu’un qui comprend qu’il a péché et qu’il a fait souffrir celui qu’il aime.

Et Jésus le laisse pleurer. Il se déchausse, relève le vêtement et passe à gué le ruisseau. Les autres l’imitent en silence. Personne n’ose dire un seul mot. En arrière de tous, se trouve le pauvre Pierre qu’Isaac et le Zélote essaient en vain de consoler.

346.7 – André se retourne plusieurs fois pour le regarder, et puis il murmure quelque chose à Jean qui est tout affligé. Mais Jean secoue la tête en signe de refus. Alors André se décide. Il court en avant, rejoint Jésus, l’appelle doucement avec une crainte visible: