Les soldats se regardent entre eux. Ils ne parlent pas jusqu’à ce que toute la foule se soit écoulée, mais en arrière, il s’en est rassemblé une autre des gens qui étaient dans les magasins ou sur la place, où ne sont restés que les vendeurs pleins de dépit à cause de la diversion imprévue qui réduit à rien le marché de ce jour. Puis, voyant passer un des trois frères, ils demandent:

“Philippe, sais-tu ce que va faire maintenant le Rabbi?”

“Il parle, il enseigne, et dans ma cour!” dit Philippe tout joyeux.

Les soldats s’interrogent: Rester? S’en aller?

“Le chef nous a dit de surveiller…”

“Qui? L’Homme? Mais pour Lui, nous pourrions jouer aux dés une amphore de vin de Chypre” dit Scipion, le soldat qui auparavant défendait Jésus auprès de son compagnon.

“Moi, je dirais que c’est Lui qui a besoin qu’on le protège, pas le droit de Rome! Vous le voyez là-bas? Parmi nos dieux, il n’y en a aucun de si doux et pourtant d’aspect si viril. Cette racaille n’est pas digne de le posséder, et les indignes sont toujours mauvais. Restons pour le protéger. À l’occasion, nous le tirerons d’affaire et nous caresserons les épaules de ces galériens” dit un autre. Son intervention est un mélange de moquerie et d’admiration.

“Tu parles bien, Pudens. D’ailleurs Atius (Azio), va appeler Procore le chef. Il rêve toujours de complots contre Rome et… d’avancement pour lui, pour récompenser son activité toujours en éveil pour le salut du divin César et de la déesse Rome, mère et maîtresse du monde. Il se persuadera qu’ici il n’acquerra pas de brassard ni de couronne.”

329.6 – Un jeune soldat part en courant - et revient de même en disant:

“Procore ne vient pas. Il envoie le triaire Aquila…”

“Bien! Bien! Mieux vaut lui que Cecilius Maximus lui-même, Aquila a servi en Afrique, en Gaule, et il a été dans les forêts cruelles qui nous ont enlevé Varus et ses légions. Il connaît les grecs et les bretons et il a un bon flair pour s’y reconnaître… Oh! Salut! Voilà le glorieux Aquila! Viens, apprends-nous, à nous misérables, à connaître la valeur des êtres!”

“Vive Aquila, chef des troupes!” crient tous les soldats en donnant des tapes affectueuses au vieux soldat, dont on ne compte plus les cicatrices sur le visage, les bras et les mollets nus.

Lui sourit d’un air débonnaire et il s’écrie:

“Vive Rome, maîtresse du monde! Pas moi, pauvre soldat. Qu’y a-t-il donc?”

“Il faut surveiller cet homme grand et qui est blond comme le cuivre le plus clair.”

“Bien! Mais qui est-ce?”

“Ils l’appellent le Messie. Il s’appelle Jésus et il est de Nazareth. C’est celui, sais-tu, pour qui on a transmis l’ordre…”

“Hum! Peut-être… Mais il me semble que nous courons après les nuages.”

“Ils disent qu’il veut se faire roi et supplanter Rome. Il a été dénoncé par le Sanhédrin, et les pharisiens, les sadducéens, les hérodiens, à Ponce, Tu sais que les hébreux ont ce ver dans le crâne et, de temps à autre, il en sort un roi…”

“Oui, qui… Mais si c’est pour cela!… De toute façon écoutons ce qu’il dit. Il me semble qu’il se dispose à parler.”

“J’ai su par un soldat qui est avec le centurion que Publius Quintilianus lui en a parlé comme d’un philosophe divin… Les femmes impériales en sont enthousiastes…” dit un autre soldat, qui est jeune.

“Je le crois! J’en serais enthousiaste moi aussi si j’étais une femme et je le voudrais dans mon lit…” dit en riant franchement un autre jeune soldat.

“Tais-toi, impudique! La luxure te dévore!” plaisante un autre.

“Et toi pas, Fabius! Anne, Sira, Alba, Marie…”

“Tais-toi, Sabin. Il parle et je veux écouter” commande le triaire, et tous se taisent.