329 – Au marché d’Alexandroscène. La parabole des ouvriers de la vigne. Le soldat Aquila. (Les ouvriers de la onzième heure)

13 novembre 1945

Le mardi 13 novembre 1945.

329.1 – La cour des trois frères Philippe, Élie et Daniel, les trois frères d'Hermione d'Antioche de Syrie. est moitié à l’ombre, moitié au soleil. Elle est pleine de gens qui vont et viennent pour leurs achats alors qu’en dehors du portail, sur la petite place, on entend la rumeur du marché d’Alexandroscène avec le va-et-vient confus des acheteurs et des vendeurs. avec le bruit des ânes, des brebis, des agneaux, des poules. On comprend qu’ici, il y a moins de complications et on apporte même les poulets au marché sans craindre de contaminations d’aucune sorte. Braiments, bêlements, gloussement des poules et cocorico triomphant des coqs se mêlent aux voix des hommes en un chœur joyeux qui parfois monte à des notes aiguës et dramatiques à la suite de quelque altercation. Même dans la cour des frères il règne un bruit confus et il se produit quelque altercation ou pour le prix ou parce qu’un acheteur a pris une chose qu’un autre voulait acquérir. Elle n’est pas absente non plus la plainte lamentable des mendiants qui de la place, près du portail, défilent la litanie de leurs misères sur un air triste comme la plainte d’un mourant.

Des soldats romains vont et viennent en maîtres dans l’entrepôt et sur la place. Je suppose que c’est un service d’ordre, car je les vois armés, et jamais seuls, parmi les phéniciens tous armés.

Jésus aussi va et vient dans la cour, se promenant avec les six apôtres, attendant le moment favorable pour parler. Et puis. Il sort un moment sur la place en passant près des mendiants auxquels il donne une obole. Les gens se distraient pendant quelques minutes pour regarder le groupe des galiléens et se demandent qui sont ces étrangers. Et il en est qui informent, parce qu’ils ont demandé aux trois frères, qui sont leurs hôtes.

Un murmure suit les pas de Jésus qui s’en va tranquillement caressant les enfants qu’il trouve sur son chemin. Il y a aussi, au milieu du murmure, les ricanements et les épithètes peu flatteuses pour les hébreux, et aussi le désir honnête d’entendre ce “Prophète”, ce “Rabbi”, ce “Saint”, ce “Messie” d’Israël, auquel ils donnent ces noms lorsqu’ils en parlent, selon leur degré de foi et de rectitude de leurs âmes.

329.2 – ‘entends deux mères:

“Mais est-ce vrai?”

“C’est Daniel qui me l’a dit, justement à moi. Il a parlé à Jérusalem avec des gens qui ont vu les miracles du Saint.”

“Oui, d’accord! Mais est-ce bien cet homme?”

“Oh! Daniel m’a dit que ce ne peut être que Lui à cause de ce qu’il dit.”

“Alors… que dis-tu? Il me fera grâce même si je ne suis que prosélyte?”

“Je dirais que oui… Essaie. Peut-être il ne reviendra plus ici chez nous. Essaie, essaie! Il ne te fera sûrement pas de mal!”

“J’y vais” dit la petite femme en laissant en plan le vendeur de vaisselle avec lequel elle marchandait des assiettes. Le vendeur qui a entendu la conversation des deux femmes, déçu, irrité à cause de la bonne affaire qui s’en va en fumée, s’en prend à la femme qui est restée, la couvrant d’injures telles que: “Prosélyte maudite. Sang d’hébreux. Femme vendue” et cætera.

J’entends deux hommes graves et barbus:

“J’aimerais l’entendre. On dit que c’est un grand Rabbi.”

“Un Prophète, dois-tu dire. Plus grand que le Baptiste. Élie m’a dit certaines choses! Certaines choses! Il est au courant, car il a une sœur mariée à un serviteur d’un grand riche d’Israël, et pour avoir de ses nouvelles s’informe auprès des serviteurs. Ce riche est très ami du Rabbi…”

Un troisième, un phénicien peut-être, qui a entendu parce qu’il était tout près, amène sa figure sournoise, moqueuse entre les deux, et raille:

“Belle sainteté! Confite dans la richesse! À mon avis, un saint devrait vivre pauvrement!”

“Tais-toi, Doro, langue maudite. Tu n’es pas digne, toi païen, de juger ces choses.”

“Ah! vous en êtes dignes vous, toi spécialement, Samuel! Tu ferais mieux de me payer ce que tu me dois.”

“Tiens! et ne me tourne plus autour, vampire à la face de faune!”…

J’entends un vieillard à moitié aveugle, accompagné d’une fillette, qui demande:

“Où est? Où est le Messie?”