La femme s’avance, courbée, et elle se jette par terre en disant:

“Qui que tu sois, aie pitié. Tue-moi, mais ne me livre pas au maître. Je suis une esclave fugitive…”

“Qui était ton maître? Et toi, d’où es-tu? Tu n’es sûrement pas juive. Ton accent l’indique, et aussi ton vêtement.”

“Je suis grecque. L’esclave grecque de… Oh! pitié! Cachez-moi! Le char va arriver…”

Ils forment tous un groupe autour de la malheureuse qui se pelotonne par terre. Le vêtement déchiré par les ronces laisse voir les épaules sillonnées de coups et marquées de griffures. Le char passe sans qu’aucun de ses occupants ne manifeste de l’intérêt pour le groupe arrêté près de la haie.

“Ils sont allés plus loin. Parle. Si nous le pouvons, nous allons t’aider” dit Jésus en mettant la pointe des doigts sur sa chevelure défaite.

254.5 - “Je suis Syntica, l’esclave grecque d’un noble romain de la suite du Proconsul.”

“Mais alors, tu es l’esclave de Valérien!” s’écrie Marie de Magdala.

“Ah! pitié, pitié! Ne me dénonce pas à lui” supplie la malheureuse.

“Ne crains pas. Je ne parlerai jamais plus à Valérien” répond Marie-Madeleine. Et elle explique à Jésus:

“C’est un des romains les plus riches et les plus dégoûtants que nous avons ici. Et il est cruel autant que dégoûtant.”

“Pourquoi t’es-tu enfuie?” demande Jésus.

“Parce que j’ai une âme. Je ne suis pas une marchandise. (la femme s’enhardit, en voyant qu’elle a trouvé des gens qui ont pitié d’elle). Je ne suis pas une marchandise. Lui m’a achetée, c’est vrai. Mais il peut avoir acheté ma personne pour orner sa maison, pour que j’égaie ses heures par la lecture, pour que je le serve. Mais rien d’autre. Mon âme m’appartient! Ce n’est pas une chose qu’on achète. Lui la voulait aussi.”

“Comment sais-tu que tu as une âme?”

“Je ne suis pas illettrée, Seigneur. Butin de guerre dès mon plus jeune âge, mais pas plébéienne Dans la société romaine, le plébéien est l'opposé de patricien, aristocrate. Plébéien est donc l'équivalent de populaire, commun. . C’est mon troisième maître et c’est un faune Le faune de la mythologie romaine est l'équivalent du satyre de la mythologie grecque. dégoûtant. Mais il me reste les paroles de nos philosophes. Et je sais qu’il n’y a pas que la chair en nous. Il y a quelque chose d’immortel enfermé en nous, quelque chose qui n’a pas un nom précis pour nous. Mais, depuis peu, son nom, je le sais.

Il est passé un jour un Homme par Césarée. Il faisait des prodiges et parlait mieux que Socrate et Platon. On en a beaucoup parlé, dans les thermes et dans les triclinium L'équivalent de la salle de réception ou de la salle à manger dans les maisons romaines. , ou dans les péristyles Péristyle : colonnade intérieure qui faisait généralement le tour d'un jardin intérieur. Le cloître en a repris le principe. dorés, souillant son auguste Nom en le prononçant dans les salles d’immondes orgies. Et mon maître à moi, justement à moi qui déjà pressentais qu’il y avait quelque chose d’immortel qui n’appartient qu’à Dieu et ne s’achète pas comme une marchandise sur un marché d’esclaves, m’a fait relire les œuvres des philosophes pour les confronter et chercher si cette chose ignorée, que 1’Homme venu à Césarée a nommé: “âme”, y était mentionnée. C’est à moi qu’il a fait lire cela! A moi qu’il voulait asservir à ses instincts! C’est ainsi que j’ai su que cette chose immortelle c’est l’âme. Et pendant que Valérien et ses pareils écoutaient ma voix, et entre une éructation et un bâillement essayaient de comprendre, de comparer et de discuter, moi je rassemblais leurs discours, rapprochant les paroles de l’Inconnu de celles des philosophes et je me les mettais ici, en concevant une dignité toujours plus forte pour repousser sa passion…

Il m’a battue à mort, il y a quelques soirs parce que je l’ai repoussé avec mes dents… et je me suis enfuie le jour suivant… Cela fait cinq jours que je vis dans ces buissons cueillant la nuit des mûres et des figues d’Inde. Mais on finira par me prendre. Il me cherche certainement.

Il m’a achetée trop cher et je plais trop à ses sens pour qu’il me laisse aller… Aie pitié!

254.6 - Je te le demande, tu es hébreux et certainement tu sais où il se trouve, je te demande de me conduire à l’Inconnu qui parle aux esclaves et qui parle de l’âme. On m’a dit qu’il est pauvre. Je souffrirai la faim, mais je veux être auprès de lui pour qu’il m’instruise et me relève. On s’abrutit de vivre avec des brutes, même si on leur résiste. Je veux revenir à la possession de ma dignité morale.”

“Cet homme, l’Inconnu que tu cherches, il est devant toi.”

“Toi? O Dieu inconnu de l’Acropole, salut!” et elle courbe son front jusqu’à terre.

“Tu ne peux rester ici, mais Moi, je vais à Césarée.”

“Ne me laisse pas, Seigneur!”

“Je ne te laisse pas… Je réfléchis.”

“Maître, notre char est certainement à l’endroit convenu. Il attend. Envoie quelqu’un avertir. Dans le char, elle sera en sécurité comme dans notre maison” conseille Marie de Magdala.