“Nous aussi, nous pourrons l’avoir, nous qui n’avons le temps ni de prier, ni d’aller au Temple, pas même de lever la tête au-dessus du sillon?”

“Répondez: y a-t-il en vous de la haine pour qui vous traite si durement? Y a-t-il en vous de la révolte et des reproches à Dieu de vous avoir placés parmi les derniers de la terre?”

“Oh! non, Maître! C’est notre sort. Mais, quand recrus de fatigue nous nous jetons sur le grabat, nous disons: “Eh bien, le Dieu d’Abraham sait que nous n’en pouvons plus et que nous ne pouvons que Lui dire: Sois béni, Seigneur!” et nous disons encore: “Aujourd’hui encore, nous avons vécu sans pécher”… Tu sais… Nous pourrions encore frauder un petit peu, et avec le pain manger un fruit, et verser de l’huile sur les légumes cuits à l’eau. Mais le maître a dit: “Les serviteurs ont assez avec le pain et les légumes cuits et, au temps de la moisson, un peu de vinaigre dans l’eau pour étancher la soif et donner des forces”. Et nous obéissons. Enfin… ça pourrait être pire.”

“Et Moi, je vous dis qu’en vérité le Dieu d’Abraham sourit à vos cœurs, alors qu’il tourne un visage sévère vers ceux qui l’insultent au Temple, avec des prières menteuses, alors qu’ils n’aiment pas leurs semblables.”

“Oh! mais entre eux ils s’aiment! Au moins… il semble qu’il en soit ainsi, car ils se témoignent leur respect par des inclinations et des cadeaux. Ce n’est qu’avec nous qu’ils sont sans amour. Mais nous sommes différents d’eux. C’est juste.”

“Non, dans le Royaume de mon Père ce n’est pas juste et la manière de juger sera différente. Ce ne sont pas les riches et les puissants, en tant que tels, qui auront des honneurs, mais seulement ceux qui auront toujours aimé Dieu en L’aimant plus qu’eux-mêmes et plus que toute autre chose comme l’argent, le pouvoir, la femme, la table; et en aimant leurs semblables que sont tous les hommes, riches comme pauvres, connus comme inconnus, savants ou sans culture, bons ou mauvais. Oui, même les mauvais il faut les aimer. Non pour leur méchanceté, mais par pitié pour leurs âmes qu’ils blessent à mort. Il faut les aimer d’un amour qui supplie le Père céleste de les guérir et de les racheter.

Dans le Royaume des Cieux seront bienheureux ceux qui auront honoré le Seigneur avec vérité et justice, et témoigné leur amour par le respect envers ceux qui les ont mis au monde et aussi leurs parents; ceux qui n’auront volé d’aucune façon et en rien, c’est à dire ceux qui auront donné et prétendu ce qui est juste, même pour le travail des serviteurs; ceux qui n’auront pas tué la réputation ou la personne et n’auront pas eu le désir de tuer, même si d’autres sont cruels au point de pousser le cœur au mépris et à la révolte;

ceux qui n’auront pas fait de faux serments, faisant tort au prochain ou offensant la vérité; ceux qui n’auront pas commis d’adultères ni de péchés de la chair, quels qu’ils soient; ceux qui, doux et résignés, auront toujours accepté leur sort sans envier les autres, C’est à ceux-là qu’appartient le Royaume des Cieux, et le mendiant lui-même peut-être là-haut un roi bienheureux, pendant que le Tétrarque sera, en fait de pouvoir, réduit à moins que rien, à un sort pire que le néant: il sera une proie pour Mammon s’il a agi contre la loi éternelle du Décalogue.”

109.6 – Les hommes l’écoutent bouche bée.

Près de Jésus se trouvent: Barthélemy, Matthieu, Simon, Philippe, Thomas, Jacques et Jude d’Alphée. Les quatre autres continuent leur travail, rouges, en sueur, mais joyeux. Pierre suffit pour maintenir la gaieté.

“Oh! Comme il avait raison, Jonas, de te dire: ”Saint!” Tout en Toi est saint. Les paroles, le regard, le sourire. Nous n’avons jamais eu conscience de notre âme comme à présent!…”

“Il y a longtemps que vous n’avez vu Jonas?”

“Depuis qu’il est malade.”

“Malade?”

“Oui, Maître. Il n’en peut plus. Il se traînait déjà: Mais depuis les travaux de l’été et la vendange, il ne tient plus debout. Et pourtant… il le fait travailler ce… Oh! Tu dis qu’il faut aimer tout le monde. Mais il est bien difficile d’aimer une hyène! Et Doras est pire qu’une hyène.”

“Jonas l’aime…”

“Oui, Maître. Et je dis que c’est un saint, comme ceux qui, par fidélité au Seigneur notre Dieu, ont été tués martyrisés.”

“Tu as bien parlé. Comment t’appelles-tu?

“Michée, et celui-ci Saül et cet autre Joël, et ce dernier Isaïe.”

“Je rappellerai vos noms au Père, Et vous dites que Jonas est très malade?”

“Oui. Sitôt le travail fini, il se jette sur sa litière et nous ne le voyons pas. C’est ce que nous disent les autres serviteurs de Doras.”

“Il est au travail à cette heure?”

“S’il tient debout, oui. Il devrait se trouver au-delà de cette pommeraie.”

“La récolte de Doras a été bonne?”

“Oh! célèbre dans tout le pays. On a dû étayer les arbres à cause des fruits d’une grosseur miraculeuse, et Doras a dû faire fabriquer de nouvelles cuves, car le raisin ne pouvait trouver place dans celles qu’il avait déjà, tellement il y en avait.”