Jésus est tout à fait calme, bien que la pâleur si accentuée de Marie le trouble certainement. Il saisit son fin poignet, détache la main du montant et passe.

Dans la cuisine sont répandus sur le sol, les réduits à l’état de pâtée gluante, les œufs, les grappes de raisin, le vase de miel apportés de Cana.

D’une autre pièce arrive une voix querelleuse d’un vieux qui menace, qui accuse, qui se lamente dans une de ces colères séniles si injustes, impuissantes, pénibles à voir et douloureuses à subir:

“…voilà ma maison détruite, devenue la fable de tout Nazareth et moi, ici, seul, sans aide, blessé au cœur, au respect, à mes besoins!… Voilà ce qui te reste, Alphée, après avoir agi en vrai fidèle! Et pourquoi? Pourquoi? Pour un fou. Un fou qui rend fous mes imbéciles de fils. Ah! Ah! Quelle douleur!”

Et la voix de Marie d’Alphée, en larmes, qui supplie:

“Sois bon, Alphée, sois bon! Ne vois-tu pas que tu te fais du mal? Viens, que je t’aide à te coucher… Toujours bon, toi, toujours juste… Pourquoi maintenant es-tu ainsi avec toi, avec moi, avec ces pauvres enfants?…”

“Rien! Rien! Ne me touche pas! Je ne veux pas! Bons les fils? Ah! Oui, vraiment! Deux ingrats! Ils m’apportent du miel après m’avoir abreuvé d’absinthe. Ils m’apportent des œufs et des fruits après m’avoir mangé le cœur! Va-t’en, je te le dis. Va-t’en! Je ne veux pas de toi. Je veux Marie. Elle sait y faire. Où est-elle, maintenant, cette femme sans énergie qui ne sait pas se faire obéir de son Fils?”

Marie d’Alphée, chassée, entre dans la cuisine au moment où Jésus va entrer dans la pièce d’Alphée. Elle se cramponne à Lui en sanglotant, désespérée, pendant que Marie, la Vierge, s’approche, humble et patiente du vieillard courroucé.

“Ne pleure pas, tante, maintenant j’y vais.”

“Oh! non, ne te fais pas insulter! Il semble fou. Il a son bâton. Non, Jésus, non. Il a frappé même ses fils.”

“Il ne me fera rien.” et Jésus fermement, bien qu’avec douceur, met de côté la tante et entre.

100.5 – “Paix à toi, Alphée.”

Le vieillard va se coucher tout en se plaignant et faisant mille reproches à Marie parce qu’elle ne sait pas s’y prendre (tandis qu’il venait de dire que Elle seule savait faire). Il se retourne brusquement:

“Ici? Ici à te moquer de moi? Même ça?”

“Non, pour t’apporter la paix. Pourquoi es-tu aussi inquiet? Tu te fais du mal! Maman, laisse. Je vais le soulever, Moi. Tu ne te feras pas de mal et tu ne te fatigueras pas. Maman, soulève les couvertures.”

Et Jésus prend délicatement ce petit tas d’ossements qui râle, sans forces, méchant, pleurant, misérable et l’allonge comme si c’était un nouveau-né sur le lit.

“Voilà. Comme ça, comme je faisais pour mon père. Plus haut, ce coussin. Il le tiendra soulevé et il respirera mieux. Maman, mets-lui, sous les reins, ce petit coussin. Ce sera plus doux. Maintenant, la lumière, ainsi, pour qu’elle ne lui frappe pas les yeux, tout en laissant entrer l’air pur. Voilà qui est fait. J’ai vu une décoction sur le feu. Apporte-la, Maman. Elle est bien douce. Tu es tout en sueur et tu es en train de prendre froid. Cela te fera du bien.” Marie sort, obéissante.

“Mais moi… mais moi… Pourquoi es-tu bon avec moi?”

“Parce que je t’aime, Tu le sais.”

“Moi, je t’en voulais… mais maintenant…”

“Maintenant, tu ne m’en veux plus. Je le sais. Mais Moi, je t’aime bien et cela me suffit. Après, tu m’aimeras…”

“Et alors… ah!… ah!… quelle souffrance! Et alors s’il est vrai que tu m’aimes pourquoi offenses-tu mes cheveux blancs!”

“Je ne t’offense pas, Alphée. En aucune façon. Je t’honore.”

“Tu m’honores? Je suis la fable de Nazareth, voilà.”

“Pourquoi, Alphée parles-tu ainsi? En quoi je fais de toi la fable de Nazareth?”