Par conséquent Saul, qui était cultivé et contemporain des juifs de mon temps, devenu Paul, rempli de sagesse de vérité, connaissant la réalité de mon personnage historique et avec l’aide des lumières de l’Esprit Saint, témoigne lui aussi que je suis vrai Dieu et vrai Homme, égal au Père de par ma nature divine et incréée, égal à ma Mère de par ma nature humaine et créée, Christ sans interruption et Réparateur, Sauveur, parfait Rédempteur pour l’éternité.
Si donc j’étais Homme, pourquoi n’aurais-je pas dû subir les tentations comme tout un chacun? Si le Père a voulu me rendre “en tout semblable” à vous, pourquoi aurait-il dû m’accorder l’injuste privilège de ne pas connaître la souffrance et l’effort des tentations — et pourquoi aurais-je dû y prétendre —, alors que tous les hommes les subissent et qu’ils y réagissent différemment en fonction de la prépondérance ou de l’absence en eux de la bonne volonté de se sanctifier, autrement dit en fonction de leur spiritualité ou de leur instinct charnel? Mais c’est justement parce que je me suis perfectionné par le moyen de la souffrance continuelle que j’ai été l’Hostie parfaite! Si le Père avait voulu que le démon n’approche pas cet homme qu’était son Verbe incarné, n’aurait-il pas pu l’en empêcher? Ne l’a-t-il pas fait en me dissimulant pendant trente ans aux recherches de Satan, par tout un ensemble de circonstances providentielles? S’il l’avait voulu, lui était-il impossible de poser des limites aux tentations qui m’assaillaient, s’il avait voulu en permettre certaines mais pas toutes, pas celle-ci précisément, car inconvenante pour le Christ? N’aurait-il pas pu me rendre supérieur aux hommes et aux anges? Pourquoi donc m’avoir rendu de peu inférieur aux anges et semblable aux hommes? Est-ce que ces mots de l’Apôtre qui affirme que je suis un homme en tout semblable aux autres ne contredisent pas le passage où il dit que je suis de peu inférieur aux anges? Ne vous serais-je donc pas semblable? Ne serais-je donc pas semblable à Dieu, puisque Dieu est plus grand que les anges? L’Apôtre aurait-il proféré des blasphèmes, des sottises ou des mensonges? Et s’il ne l’a pas fait, en quoi consiste cette différence, cette égalité et cette infériorité dans le fait d’être différent des anges, inférieur à eux, égal aux hommes et en même temps inégal puisque je suis de peu inférieur aux anges? Mais n’est-ce pas blasphématoire de prétendre que le Verbe incarné est inférieur aux anges? En quoi consiste cette différence qui est en moi, par rapport aux anges et aux hommes?
Ne vous êtes-vous jamais posé ces questions, avec une sincère volonté d’y répondre et en y réfléchissant sous la lumière de Dieu? Tous, mes enfants, tous, vous, avez le devoir de vous placer sous la lumière divine et de vous efforcer de comprendre, de comprendre par vous-mêmes; ne vous contentez pas paresseusement des explications proposées par d’autres, sans vous efforcer de comprendre personnellement.
Liriez-vous tous les livres qui parlent de moi et du Très-haut que cela vous serait moins utile, si vous le lisez machinalement, qu’une seule connaissance apprise par un effort personnel de comprendre, en faisant preuve d’une humilité pleine d’amour qui recourt à l’Esprit Saint pour pouvoir comprendre, et d’une justice héroïque pour le prendre comme ami et se laisser mener par lui à la compréhension du langage divin. Car seuls “ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu Romains 8,14 :"Tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu sont enfants de Dieu" .” C’est encore Paul qui l’affirme. Et il est naturel que les enfants comprennent le langage de leur père.
Je vais cependant vous montrer cette différence, et vous dire comment il est possible que je sois semblable à vous et en même temps de peu inférieur aux anges.
Je suis comme vous, je suis l’Homme, par conséquent je suis indéniablement inférieur aux anges, car l’homme n’est pas cette créature spirituelle qu’est l’ange, la plus noble de la création: ceux-ci sont purement spirituels, ils possèdent une grande intelligence, et une intelligence rapide puisqu’ils ne sont pas appesantis par la chair et les sens; ils sont confirmés en grâce et adorent sans relâche le Seigneur dont ils comprennent la pensée et l’accomplissent sans nul obstacle. Mais l’homme peut-il s’élever lui-même à un niveau surnaturel? Il le peut s’il vit volontairement dans la pureté, l’obéissance, l’humilité, avec charité, à l’instar des anges. Or tout cela, je l’ai fait. Ce Jésus, créé de peu inférieur aux anges, devint Homme par le divin désir de son Père, afin d’être le Rédempteur. Par la suite, il devint de peu inférieur aux anges par sa volonté personnelle et pour vous donner l’exemple qu’un homme peut, s’il le veut, s’élever lui-même à la perfection angélique, en menant une vie angélique.
Oh! Vie humaine tellement unie au surnaturel qu’elle réduisait à néant les voix et les faiblesses de la matière pour endosser les voix et les perfections angéliques! Vie qui oublie la concupiscence, mais vivante d’amour, dans l’amour! L’homme qui devient ange, c’est la créature composée de deux substances qui en purifient la partie la plus basse par les feux de la charité; or c’est dans la charité que se trouvent toutes les vertus comme autant de graines à l’intérieur d’un unique fruit, à tel point qu’on peut dire qu’elle s’en dépouille, mieux, qu’elle la dépouille de tout ce qui est matérialité jusqu’à rendre la matière digne d’entrer un jour dans le Royaume de l’Esprit. Elle dépose dans le sépulcre son vêtement purifié dans l’attente de l’ordre final.
Mais elle en jaillira dans une telle gloire qu’elle fera l’admiration des anges eux-mêmes, car la beauté des corps ressuscités et glorifiés causera l’étonnement respectueux des anges, qui admireront leurs frères de création en disant: “Nous avons su rester en état de grâce avec une seule substance; les hommes, eux, ont remporté l’épreuve par leur esprit et leur chair. Gloire à Dieu pour la double victoire des élus”.
Semblable en tout aux hommes, le Christ a voulu atteindre la beauté de la perfection angélique par une vie sans ombre, sans péché ni même d’attirance pour le péché; tout en restant homme pour subir la mort avec sa chair et son sang pour expier les fautes de la chair, du sang, de l’esprit et de l’orgueil de la vie, avec toute, toute, toute la souffrance pour réparer toute, toute, toute la Faute, il devint de peu inférieur aux anges et éleva la nature humaine à la perfection des anges.
Donc, je suis Dieu. Et je suis homme. Tout comme l’ange est l’anneau intermédiaire entre l’homme et Dieu, moi, qui devais ressouder la chaîne interrompue entre Dieu et vous, vous réunir à Dieu, j’ai servi de lien, grâce à ma parfaite humanité, entre la terre — c’est-à-dire les hommes — et le ciel — les anges — ramenant ainsi l’humanité à une perfection égale, et même plus élevée, que celle que possédaient Adam et Ève au commencement des temps, lorsque l’homme était innocent et heureux grâce au don gratuit de Dieu, sans connaître ni subir le dur combat contre le mal et les incitations du péché. Par conséquent, ma divinité ne s’est pas avilie en assumant la descendance d’Adam, mais l’humanité s’est divinisée et, par la libre volonté de l’Homme, elle a été portée à la perfection qui rend semblable à mon Père, lequel ne connaît pas l’injustice.
L’Apôtre ne ment donc pas, ne blasphème pas et ne se contredit pas quand il affirme, en des mots inspirés, que Jésus, l’Homme, s’est fait de peu inférieur aux anges grâce à une spiritualité héroïque. Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu l’Esprit Saint n’ont pas manqué de fournir au Rédempteur le seul vêtement qui lui convenait pour qu’il soit ce qu’il devait être et puisse vous racheter — ainsi que par ce grand acte qu’est son Sacrifice — par cette continuelle leçon qu’est sa croissance en grâce jusqu’à parvenir à la perfection spirituelle, ceci pour vous sauver de votre ignorance, de cette ignorance consécutive au péché qui amoindrit les forces de l’homme et l’influence en lui insinuant que, puisqu’il est davantage formé de matière que d’esprit, il ne peut tenter d’évoluer spirituellement.
Non. Si la matière vous semble occuper une telle place en vous et être toute-puissante, c’est que vous la voyez et que vous entendez hurler ses voix bestiales. Elle vous paraît tellement importante parce que vous la redoutez et que vous ne voulez pas la faire souffrir par peur de souffrir. Elle vous le paraît parce que Satan vous en altère les contours, et aussi parce que vous ne savez pas. Vous êtes encore ignorants de ce qu’est réellement cette chose magnifique qu’est l’âme, de ce qu’est cette chose toute-puissante qu’est l’âme unie à Dieu.
Laissez vos peurs de côté. Abandonnez vos ignorances. Regardez-moi. Moi, qui suis l’homme, j’ai atteint la perfection de la justice en étant un homme tout comme vous, parce que je l’ai voulu. Imitez-moi. Ne craignez rien. Gardez votre âme unie à Dieu et avancez. Montez. Montez dans les régions lumineuses du surnaturel. Qu’une volonté ardente entraîne votre chair là où votre âme s’élève. Devenez des anges. Devenez des séraphins. Le démon ne pourra plus vous blesser profondément. Ses flèches tomberont à vos pieds après avoir frappé votre cuirasse, et vous ne serez pas troublés, comme je ne l’ai pas été.
Il était donc juste que le Père ne m’accorde pas une nature différente de celle de l’homme, bien que cela lui ait été possible. C’était juste. Nul ne pourra me dire, lorsque je vous propose ma loi et que je vous dis *:“*Suivez-la si vous voulez être là où je suis”: “Toi, tu peux y être parce que tu es différent de moi, que la chair attaque férocement. Tu as vaincu Satan parce que, en toi, la chair n’est pas l’alliée de Satan.″ Personne ne peut me reprocher une victoire facile ni se décourager sous prétexte d’une différence de création. Nous avons, vous comme moi, les mêmes éléments — la chair, l’intelligence et l’âme — qui nous permettent de vivre, de comprendre et de vaincre. J’appartiens à la descendance d’Adam autant que vous.
Je vous entends murmurer: “Toi, tu n’avais pas le péché originel. Mais nous…″ Adam aussi était sans péché originel, et il a néanmoins péché parce qu’il l’a voulu. Moi, j’ai refusé de pécher.
Et je ne l’ai pas fait. Moi, l’Homme, je n’ai pas péché. Mon Père m’a fait de la même race que vous pour bien vous montrer qu’être homme ne signifie pas être pécheur. Tout comme vous, j’appartenais à la nature humaine. Sachez être victorieux, comme je le suis. Le Père a fait de moi un homme qui puisse partager avec vous la chair et le sang par lesquels vaincre Satan, en mourant, et il a exigé que l’auteur de votre salut devienne parfait en tant qu’homme, par sa volonté propre et au moyen de la souffrance, et qu’il obtienne la gloire en raison de la mort qu’il aura subie.
N’est-ce donc pas une mort que de savoir mourir à tout ce qui est séduction? N’est-ce pas une mort permanente à tout ce qui est concupiscence pour vivre éternellement au ciel? J’ai commencé à consommer mon Sacrifice pour vaincre Satan, le monde, la chair — qui triomphent depuis trop de temps — dès mon premier acte de volonté contre les voix de la chair, du monde et de son roi des ténèbres. Je suis mort à moi-même afin de vivre. Je suis mort à moi-même pour vous permettre de vivre par mon exemple. Je suis mort sur la croix pour vous donner la Vie.
Destiné à devenir votre grand prêtre miséricordieux, il me fallait bien connaître les combats de l’homme par une connaissance d’homme, tout en restant fidèle devant Dieu pour vous apprendre à le rester vous aussi. Je suis votre grand prêtre miséricordieux car, ayant souffert et ayant été mis à l’épreuve, je n’avais pas ce dégoût hautain et cet isolement glacial de ceux qui prétendent, à la vue de leurs frères faibles ou pécheurs: “Je leur suis supérieur et je garde mes distances pour ne pas risquer de contaminer ma perfection”, sans savoir qu’ils appartiennent à la race éternelle des pharisiens. Je suis votre grand prêtre expert et miséricordieux car j’étais compatissant et prêt à tendre la main, moi, le Vainqueur du mal, aux faibles qui ne savent pas toujours le fouler aux pieds comme je l’ai fait.
Dites-moi, vous qui vous scandalisez de lire que j’ai subi cette tentation-là, ai-je donc porté atteinte à ma Perfection divine et humaine parce que le Tentateur s’est approché de trop près de moi? Qu’est-ce qui s’est altéré en moi? Qu’est-ce qui a été corrompu? Rien, pas la plus fugitive des pensées.
Cette tentation n’est-elle pas la plus commune et celle à laquelle les hommes cèdent le plus volontiers? Conscient qu’elle est celle qui obtient le plus facilement le consentement des hommes, n’est-elle pas aussi la plus fréquemment utilisée par Satan? N’est-ce pas la porte — celle de l’impureté, de la luxure — qui permet bien souvent à Satan d’entrer dans les cœurs? N’est-ce pas son moyen préféré et son arme favorite pour obtenir d’y entrer et de le corrompre?
Quel autre moyen a-t-il pris au commencement des jours de l’homme pour défigurer la plante sans tare de l’humanité? Comme a-t-il réussi à corrompre l’innocence de vos deux premiers ancêtres? Si l’acte d’Ève s’était limité à l’imprudence de s’approcher de l’arbre interdit et même d’écouter le Serpent, mais sans lui obéir ni céder à ses insinuations, le péché serait-il apparu? La condamnation serait-elle tombée? Non. Au contraire, en repoussant les séductions de Satan, vos premiers ancêtres auraient imité les bons anges vainement tentés par Lucifer lors de sa rébellion, et ils auraient obtenu un accroissement de grâce.
Je le répète: tentation n’est point faute. La faute est d’adhérer à la tentation. Ève et Adam n’auraient pas été punis pour leur imprudence, s’il elle avait été déjà expiée par leur résistance à la tentation. Dieu est un Père aimant et patient. Mais Ève et Adam n’ont pas repoussé la tentation. La luxure de l’esprit — autrement dit l’orgueil —, du cœur — autrement dit la désobéissance —, accueillies dans leur âme jusqu’alors intacte la corrompirent en éveillant en eux des fièvres impures que Satan aiguisa jusqu’au délire et au délit. Je n’emploie pas de termes erronés. Je parle de “délit” à juste titre. Par leur péché, n’ont-ils donc pas fait violence à leur âme en la blessant, en la meurtrissant durement? N’est-ce pas un délit contre l’âme celui que fait le pécheur qui tue sa propre âme par un péché mortel, ou qui l’affaiblit continuellement par des fautes vénielles?
Observons ensemble le paroxysme croissant de la faute et les degrés de la chute, puis comparons-le à l’épisode de ma tentation. Si l’on y porte un regard limpide avec un cœur honnête, on ne pourra éviter de conclure que la tentation, cet élément incontestable du mal, ne devient pas péché mais mérite pour ceux qui savent la subir sans y céder. Souffrir ne signifie pas jouir. On souffre un martyre, on ne souffre pas une jouissance. La tentation est une souffrance pour les saints, mais une jouissance pervertie pour ceux qui ne sont pas saints mais l’accueillent et lui obéissent.
Donc Ève, douée d’une science proportionnelle à son état — notez bien ceci, car c’est une circonstance aggravante de sa faute — et par conséquent consciente de la valeur de la prudence, s’approche de l’arbre interdit. Première erreur, bien que légère. Elle y va avec légèreté, non pas dans la bonne intention de se recueillir au centre du jardin d’Eden pour s’isoler et prier. Arrivée là, elle entre en conversation avec l’Inconnu. Le phénomène d’un animal parlant ne lui met pas la puce à l’oreille, alors que les autres avaient beau avoir une voix, ils ne s’exprimaient pas de façon compréhensible pour l’homme. Deuxième erreur. Voici la troisième: malgré sa surprise, elle ne prie pas Dieu de lui expliquer ce mystère, elle ne se rappelle pas et ne réfléchit pas même que Dieu a averti ses enfants que cet arbre était celui du bien et du mal, et qu’il fallait donc considérer comme imprudent d’accueillir tout ce qu’il en venait sans en avoir d’abord demandé à Dieu la véritable nature. Quatrième erreur: elle a cru avec une foi plus forte à l’affirmation d’un inconnu qu’aux conseils de son Créateur. Cinquième erreur: le désir de connaître ce que Dieu seul connaissait et de lui devenir semblable. La sixième consiste en l’appétit des sens qui veulent goûter, voir, palper, sentir, et enfin manger ce que l’inconnu lui avait suggéré de cueillir et de goûter. Septième erreur: une fois tentée, devenir tentatrice. Passer du service de Dieu à celui de Satan, en oubliant les paroles de Dieu pour répéter celles de Satan à son compagnon, et l’entraîner à voler le droit de Dieu.
L’ardeur du désir avait atteint son paroxysme. La montée de cette courbe fatale avait atteint son plus haut point. C’est alors que le péché fut consommé complètement par l’adhésion d’Adam aux flatteries de sa compagne, et ce fut la chute des deux de l’autre côté de la courbe. Chute rapide, beaucoup plus rapide que la montée car appesantie par la faute accomplie, sans compter que le poids de celle-ci s’aggravait en raison de ses conséquences: fuite loin de Dieu, excuses insuffisantes et exemptes de charité et de justice, et même de sincérité lors de l’aveu de l’erreur, esprit de rébellion latente qui empêche de demander pardon.