— Ils vous laissent passer?
— Oui. Ceux qui ont encore des parents vivants auront une sépulture…
— Contre de l’argent?
— Contre de l’argent… ou même sans. Tous ceux qui le veulent peuvent venir reprendre leurs morts et faire leurs adieux aux vivants. Ils espèrent par là que la vue des martyrs affaiblira ceux qui sont encore libres et que cela les convaincra de ne pas devenir chrétiens, et ils escomptent que nos paroles… vous affaibliront. Ceux qui n’ont pas de famille iront au charnier… Mais nos diacres viendront de nuit chercher leurs restes…
— Est-ce qu’un nouveau martyre se prépare?
— Oui. C’est bien pour cette raison qu’ils laissent passer la famille et que les martyrs seront ensevelis cette nuit. Eux, ils seront occupés par le spectacle…
— Pourquoi si tard? Quel spectacle peut-il y avoir de nuit?
— Oui, quel spectacle?
— Le bûcher. À la nuit noire…
— Le feu! Oh…
— Pour ceux qui mettent leur espoir en Dieu, les flammes seront comme la douce rosée de l’aurore. Souvenez-vous des jeunes gens dont parle Daniel. Daniel 3,19-90. Ils marchaient au beau milieu des flammes en chantant. C’est beau, une flamme! Elle purifie et habille de lumière, au contraire des fauves immondes, des serpents lubriques, des regards impudiques qui se posent sur le corps des vierges. Mais la flamme! S’il demeure en nous quelque péché, que la flamme du bûcher soit pour nous semblable au feu du purgatoire. Un bref purgatoire, d’ailleurs, puis, revêtus de lumière, nous irons à Dieu. Oui, c’est à Dieu, la Lumière, que nous irons! Fortifiez vos cœurs. Ils voulaient être lumière pour le monde païen. Que les feux du bûcher soit le début de la lumière que nous apporterons à ce monde de ténèbres”, dit encore Cletus.
Des pas lourds et ferrés passent dans le couloir.
“Decimus, tu es encore vivant? demandent deux soldats à leur entrée dans la pièce.
— Oui, mes compagnons. Vivant, et pour vous parler de Dieu. Venez. Je ne puis venir à vous car jamais plus je ne verrai la lumière.
— Quel malheur! disent les deux soldats.
— Non: quel bonheur! Je suis heureux. Je ne verrai plus la laideur du monde. Les flatteries de la chair et de l’or ne pourront plus passer par mes pupilles pour me tenter. Dans les ténèbres de la cécité momentanée je vois déjà la Lumière. Je vois Dieu!
— Mais ignores-tu que tu seras bientôt brûlé? Ne sais-tu pas que, parce que nous t’aimons, nous avons demandé à te voir pour te faire fuir si tu étais encore vivant?
— Fuir? Me détestez-vous au point de vouloir m’enlever le Ciel? Vous n’étiez pas ainsi lors des mille combats que nous avons soutenus côte à côte pour l’empereur. En ce temps-là, nous nous encouragions mutuellement à être des héros. Et voilà qu’aujourd’hui, alors que je me bats pour un Empereur éternel, d’une immense puissance, vous m’incitez à la lâcheté? Le bûcher? Ne serais-je pas volontiers mort dans les flammes à l’assaut d’une cité ennemie pour servir l’empereur et Rome, c’est-à-dire un homme comme moi, et une ville qui existe aujourd’hui et n’existera plus demain? Et maintenant que je donne l’assaut à mon véritable Ennemi pour servir Dieu et la Cité éternelle où je règnerai avec mon Seigneur, vous voulez que je craigne les flammes?”
Les soldats se regardent, ébahis.
Cletus reprend la parole:
“Les martyrs sont les seuls héros. Leur héroïsme est éternel. Leur héroïsme est saint. Leur héroïsme ne nuit à personne. Ils ne ressemblent pas aux Stoïques dont les stoïcismes sont arides, ni aux cruels aux violences inutiles et infâmes. Ils ne volent aucun trésor. Ils n’usurpent aucun pouvoir. Ils donnent. Ils donnent ce qu’ils ont, leurs richesses, leurs forces, leur vie… Ils sont ces généreux qui se dépouillent de tout pour donner. Imitez-les. Vous, les serviteurs soumis d’un homme cruel qui vous envoie donner la mort et la trouver vous-mêmes, passez à la Vie, venez servir la Vie, servir Dieu. Une fois retombée l’ivresse de la bataille, quand le signal impose le silence dans le camp, avez-vous jamais ressenti la joie que vous sentez être celle de votre compagnon? Non: fatigue, nostalgie, peur de la mort, nausée devant tant de sang et de violences… Mais ici… Regardez! Ici on meurt et on chante. Ici on meurt et on sourit. Car nous n’allons pas mourir, mais vivre. Nous ne connaissons pas la mort mais la Vie, le Seigneur Jésus.”
Deux autres de ces types musclés venus au début entrent avec des torches. Ils sont accompagnés de deux autres hommes vêtus avec recherche. Les torches tenues haut par les deux premiers fument. Ceux qui les accompagnent se penchent pour regarder les corps.
Ils se consultent:
“Mort… Celui-là aussi… Celle-ci agonise… L’enfant est déjà froid comme la glace… Le vieux va bientôt mourir… Et celle-là? Le serpent lui a broyé les côtes. Regarde, elle a déjà de l’écume rose sur les lèvres.
— Je serais d’avis… Laissons-les mourir ici.