24 novembre 1946
Le soir.
Les martyrs et leurs conquêtes.
Je vois un endroit qui, par son architecture et ses personnages, me rappelle beaucoup le Tullianum Le Tullianum (prison Mamertine) était une prison souterraine à deux étages, située non loin du Forum et du Circus Maximus. Selon l'historien Salluste : "Elle contient une salle basse, nommée Tullianum, qui s'enfonce à douze pieds sous terre (3,60 m). Elle est fermée de murs épais et couverte d'une voûte de pierre. C'est un cachot malpropre, obscur, infect, dont l'aspect a quelque chose d'effrayant et d'horrible." C'est là que furent enfermés Pierre et Paul. Aujourd'hui son emplacement est surmonté d'une église. lors de la vision de la mort du petit Castulus. Voir "Les cahiers de 1944", le 29 février. Il me rappelle également d’autres sites romains comme les cellules des cirques où j’ai vu être entassés les chrétiens sur le point d’être jetés aux lions. Mais ce n’est aucun d’eux. Comme à l’accoutumée, les murailles sont faites de robustes pierres carrées superposées. La lumière est faible et triste comme si elle filtrait par des meurtrières et se mêlait à la lueur incertaine d’une lampe à huile insuffisante pour éclairer l’endroit. Cet endroit est très certainement une prison, et une prison pour chrétiens, mais à la différence des autres sites que j’ai vus, ce lieu sombre et triste n’est fermé par aucune porte ou muraille. Dans un coin, un large couloir part de la pièce et va je ne sais où. En légère courbe comme s’il faisait partie d’une grande ellipse, il est lui aussi construit avec les pierres rectangulaires habituelles et mal éclairé par une petite flamme. L’endroit est vide. Mais sur le sol, qui semble être en granit et où de grosses pierres sont éparses en guise de sièges, se trouvent des vêtements.
Un bruit sourd vient de je ne sais où, comme celui d’une tempête de mer entendue de loin. Il est parfois plus étouffé, parfois plus fort. Il tient du grondement, peut-être sous l’effet des murs courbés qui doivent faire écho en l’amplifiant. C’est un bruit étrange. Je crois parfois entendre une vague ou une grande cascade, à d’autres moments j’ai l’impression qu’il se compose de voix humaines et je pense alors aux hurlements d’une folle. À d’autres moments encore il me semble fait de sons inhumains pendant lesquels l’autre bruit s’interrompt pour exploser d’autant plus fort ensuite… Mais maintenant un bruit de pas de plusieurs personnes provient du couloir en ellipse, qui s’éclaire vivement comme si l’on apportait d’autres lampes, bruit de pas accompagné des faibles gémissements de personnes qui souffrent.
Voici alors la terrible scène. Précédé par deux hommes colossaux d’un certain âge, barbus et à demi nus, munis de torches allumées, s’avance un groupe de personnes ensanglantées, se soutenant les unes les autres, certaines même portées. J’ai dit: des personnes, mais le mot est impropre.
Ces corps lacérés, mutilés, ou verts; ces visages aux joues marquées par d’atroces blessures qui ont déchiré la bouche jusqu’à l’oreille, ou fendu une joue jusqu’à laisser voir les dents fixées sur les mâchoires, ou arraché un œil qui pend hors de l’orbite privée de sa paupière désormais inexistante, ou qui manque carrément comme à la suite de quelque ablation barbare; ces têtes découvertes de leur cuir chevelu comme si une cruelle explosion les avait scalpées… ils n’ont plus l’air de personnes humaines. C’est une vision macabre comme un cauchemar, comme le rêve d’un fou… Ils sont la preuve qu’en l’homme un fauve se cache, prêt à se montrer et à défouler ses instincts en saisissant tout prétexte qui justifie sa fureur bestiale. Le prétexte est ici la religion et la raison d’état. Les chrétiens sont les ennemis de Rome et du divin César, ils offensent les dieux, par conséquent ils doivent être torturés. Et ils le sont. Quel spectacle! Des hommes, des femmes, des vieillards, des petits enfants, des jeunes filles sont là pêle-mêle en attente de mourir de leurs blessures ou à la suite d’un nouveau supplice.
Cependant, mis à part le gémissement inconscient de ceux que la gravité de leurs blessures rend fous de douleur, l’on n’entend pas la moindre plainte. Les hommes qui les ont amenés les abandonnent à leur sort et se retirent; les moins blessés tentent alors de secourir les plus graves, ceux qui en ont la moindre possibilité vont se pencher sur les mourants, ceux qui ne peuvent se tenir debout se traînent sur les genoux ou rampent sur le sol à la recherche de la personne qui lui est la plus chère ou de celle qu’il sait être plus faible physiquement, peut-être aussi spirituellement. Ceux qui peuvent encore se servir de leurs mains essaient de venir en aide aux formes nues en les recouvrant des vêtements tombés au sol, ou bien ils donnent aux membres des blessés des positions qui n’offensent pas la modestie, et étendent sur eux quelque lambeau de vêtement. Quelques femmes prennent sur leur sein les enfants mourants — et qui ne sont peut-être même pas les leurs — qui pleurent de douleur et de peur. D’autres se traînent auprès d’adolescentes couvertes uniquement de leurs cheveux dénoués, et essaient de revêtir leurs formes virginales avec des vêtements blancs trouvés par terre. Ces vêtements s’imprègnent de sang, et l’odeur du sang, mêlée à la lourde fumée de la lampe à huile sature l’air de la pièce. De saints dialogues pleins de pitié s’engagent à voix basse.
“Tu souffres beaucoup, ma fille?”, demande un vieillard au crâne découvert dont la peau pend sur la nuque comme un bonnet tombé.
Il ne peut plus rien voir car ses yeux ne sont plus que deux plaies sanglantes. Il s’adresse à une femme qui a dû être une épouse épanouie mais n’est plus qu’un tas de sang; en un geste désespéré d’amour, elle presse sur son sein ouvert, du seul bras avec lequel elle peut encore le faire, son petit enfant qui tête le sang de sa mère au lieu du lait qui ne peut plus couler de ses seins lacérés.
“Non, mon père… le Seigneur m’aide… Si au moins Severus pouvait venir… L’enfant… Il ne pleure pas… il n’est peut-être pas blessé… Je sens qu’il cherche mon sein… Ma blessure est-elle grave? Je ne sens plus une main et je ne peux pas… je ne peux pas regarder parce que je n’ai plus la force de voir… Ma vie… s’enfuit avec mon sang… Suis-je couverte, père?
— Je ne sais pas, ma fille. Je n’ai plus d’yeux…”
Plus loin se trouve une femme qui rampe sur son ventre comme un serpent. Par une déchirure à la base des côtes, on voit ses poumons respirer.
“Tu m’entends encore, Christina?”, demande-t-elle en s’inclinant sur une adolescente nue, sans blessure mais au visage couleur de mort. Une couronne de roses est encore posée sur son front, sur ses cheveux noirs défaits. Elle est à demi évanouie.
Mais à la voix et à la caresse de sa mère, elle bouge et rassemble ses forces pour dire:
“Maman…”
Sa voix n’est plus qu’un souffle.
“Maman, le serpent… il m’a serrée si fort… Le python possède une force colossale. Il tue sa proie par constriction en l'étouffant entre ses puissants anneaux jusqu'à ce que son cœur cesse de battre. Il est considéré comme un mangeur d'homme. En réalité, parmi les nombreuses espèces de pythons, seul le python réticulé est officiellement responsable de ce genre d'attaque. Il est originaire d'Extrême-Orient, mais un python d'Afrique (Python Seba) peut atteindre jusqu'à 9 mètres de long. que je ne peux plus… t’embrasser… Mais le serpent… ce n’est rien… La honte… J’étais nue… Ils me regardaient tous… Maman… est-ce que je suis encore vierge même si… même si les hommes… m’ont vue… comme ça?… Est-ce que je plais encore à Jésus?
— Tu es revêtue de ton martyre, ma fille. Je te l’affirme: tu lui plais plus qu’avant…
— Oui… mais… recouvre-moi, Maman… je ne voudrais plus qu’on me voie… Un vêtement, par pitié…
— Ne t’agite pas, ma joie… Voilà. Ta mère se met là et te cache… Je ne peux plus te chercher un vêtement… parce que… je meurs… Loué soit Jé…”
La femme se jette alors sur le corps de sa fille en un grand flot de sang et, après un gémissement, reste immobile. Morte? C’est sûrement son dernier souffle.
“Ma mère meurt… est-ce qu’aucun prêtre n’a survécu pour lui donner la paix? interroge la jeune fille en forçant sa voix.
— Moi je suis encore vivant. Si vous me portez… dit un vieillard assis dans un angle, le ventre complètement ouvert…
— Qui peut porter Cletus La vision semble concerner Cletus ou Anacletus, 3ème pape, martyr de 79 à 90. C'est donc la première persécution d'ampleur, celle de Domitien (81-96). Le Colisée vient d'être achevé mais on ne sait si la scène concerne le Colisée proche de la prison Mamertine (500 m environ) ou le Circus Maximus, un peu plus éloigné. Nous sommes fin avril, date réputée du martyre de Saint Clet. Selon le Liber Pontificalis (Livre des Pontifes) Clet, romain d'origine, naquit dans le quartier de Patricius, non loin de la demeure du sénateur Pudens, où saint Pierre avait habité. D'autres sources le donne né à Athènes. Son nom d'origine grecque, signifie 'invoqué". Il siégea 6 ans, 1 mois et 11 jours, durant les règnes de Vespasien et de Titus, et reçut la couronne du martyre. Il fut enseveli le 26 avril, près du corps de saint Pierre au Vatican. Après lui, le siège demeura vacant pendant 20 jours. auprès de Christina et de Clementina? disent quelques-uns.