— Je veux maman! Je veux maman! Elle est restée par terre avec papa… Et j’ai mal. Maman me ferait guérir le ventre!, pleure un enfant de six ou sept ans, à qui une morsure ou un coup de patte a ouvert nettement la paroi abdominale et qui agonise rapidement.

— Tu vas aller bientôt rejoindre ta maman, Tes frères les anges du ciel vont t’y porter, mon petit Linus. Ne pleure pas comme ça…”

C’est une jeune fille assise à côté de lui qui le réconforte en le caressant de sa main la moins blessée. Mais l’enfant souffre sur le sol dur et il tremble, si bien que la jeune fille, avec l’aide d’un homme, le prend sur ses genoux, le soutient et le berce ainsi.

“Où est votre père, demande Cletus aux deux frères qui l’ont porté avec l’aveugle.

— Il a fait le repas du lion, sous nos yeux. Pendant que le fauve lui mordait déjà la nuque, il nous a dit: “Persévérez.″ Il n’a rien pu ajouter, parce qu’il a eu la tête arrachée…

— C’est du ciel qu’il parle maintenant. Bienheureux Crispinianus!

— Heureux frères! Priez pour nous.

— Pour notre dernier combat.

— Pour notre persévérance finale.

— Par amour pour nos frères et sœurs.

— Ne craignez rien. Ils étaient déjà parfaits dans l’amour, à tel point que le Seigneur a voulu les reprendre dès le premier martyre, mais ils sont désormais encore plus parfaits, puisqu’ils vivent au ciel et connaissent la perfection de notre très-haut Seigneur, qu’ils reflètent. Leurs corps que nous avons laissés dans l’arène sont seulement des dépouilles, tout comme les vêtements qu’on nous a enlevés. Mais eux, ils sont au ciel. Leurs dépouilles sont inertes, mais eux, ils sont vivants. Vivants et actifs. Ils sont avec nous. N’ayez pas peur. Ne vous préoccupez pas de la manière dont vous mourrez. Jésus l’a dit: “Ne vous préoccupez pas des choses de la terre. Votre Père sait ce dont vous avez besoin.” Il connaît votre volonté et votre résistance. Il sait tout et il viendra à votre secours. Encore un peu de patience, mes frères, et ce sera la paix. Le ciel se conquiert avec patience et violence. Patience dans la douleur. Violence envers nos peurs d’hommes. Détruisez-les. C’est une tentation de l’Ennemi infernal pour vous arracher à la vie du ciel. Repoussez vos peurs. Ouvrez votre cœur à la confiance absolue. Dites: “Notre Père qui est au ciel nous donnera notre pain quotidien de force parce qu’il sait que nous désirons son Royaume, et nous mourons pour lui en pardonnant à nos ennemis”. Non, j’ai dit un mot de pécheur: il n’y a pas d’ennemis pour un chrétien. Celui qui nous torture est aussi bien notre ami que celui qui nous aime.

Il l’est au contraire doublement. Parce qu’il nous sert sur la terre à témoigner de notre foi, et parce qu’il nous revêt du vêtement de noces pour le banquet éternel. Prions donc pour nos amis, pour ces amis qui ne savent pas à quel point nous les aimons. Ah, en ce moment nous sommes vraiment semblables au Christ parce que nous aimons notre prochain jusqu’à mourir pour lui. Nous aimons. Exactement! Nous avons appris ce que signifie être des dieux. Car l’Amour est Dieu, et celui qui aime est semblable à Dieu, il est vraiment fils de Dieu. Nous aimons évangéliquement, non pas ceux dont nous attendons joies et récompenses, mais ceux qui nous frappent et nous prennent jusqu’à la vie. Nous les aimons avec le Christ en disant: “Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font.” Et avec le Christ nous disons: “Il est juste que le sacrifice s’accomplisse, parce que nous sommes venus pour l’accomplir et nous voulons qu’il s’accomplisse.” Avec le Christ nous disons aux survivants: “Vous souffrez maintenant. Mais votre douleur se changera en joie quand vous nous saurez au ciel. Du ciel, nous vous apporterons la paix dans laquelle nous vivrons.” Avec le Christ nous disons: “Quand nous serons partis, nous enverrons le Paraclet faire son mystérieux travail dans les cœurs de ceux qui ne nous ont pas compris et qui nous ont persécutés pour cette raison.″ Avec le Christ, ce n’est pas aux hommes mais au Père que nous confions notre esprit afin qu’il le soutienne de son amour dans notre nouvelle épreuve. Amen.”

Le vieux Cletus, éventré, mourant, a parlé d’une voix si forte, si assurée, qu’une personne en bonne santé n’en pourrait avoir de semblable. Il a transmis son esprit héroïque à tous, à tel point qu’un doux chant s’élève de ces êtres déchirés…

“Où est ma femme? interroge une voix depuis le couloir, interrompant le chant.

— Severus! Mon mari! Mon enfant est vivant! Je l’ai sauvé pour toi! Mais tu arrives à temps… parce que je meurs. Prends, prends notre Marcellinus!”

L’homme s’avance, se penche, embrasse son épouse mourante, saisit l’enfant de la main tremblante de sa femme et leurs deux bouches, qui se sont saintement aimées, s’unissent une dernière fois en un unique baiser posé sur la petite tête innocente.

“Cletus… Bénis… Je meurs…”

On pourrait croire que la femme a retenu sa vie jusqu’à l’arrivée de son époux. Sur un râle, elle s’abat dans les bras de son mari à qui elle murmure:

“Pars, pars… avec l’enfant… à Puden…”

La mort lui coupe la parole.

“Paix à Anicia, dit Cletus.

— Paix!”, répondent-ils tous.

Son mari la contemple, étendue à ses pieds, vidée de son sang, déchirée… Ses larmes tombent sur le visage de la morte, puis il dit:

“Ma fidèle épouse, souviens-toi de moi!” Il se tourne ensuite vers son vieux beau-père:

“Je la porterai dans la vigne de Titus. Caïus et Sostenutus m’attendent dehors avec une civière.