632.46 - Jésus disparaît dans sa lumière et quand elle lève le visage, elle se voit seule. Elle se lève, regarde autour d’elle. Rien ne peut gêner sa vue car maintenant c’est plein jour et il n’y a que des champs de moissons tout autour. La femme se dit à elle-même:

“Et pourtant je n’ai pas rêvé!”

Le démon, peut-être, la tente pour la faire douter car elle a un instant d’incertitude pendant qu’elle soupèse la bourse dans ses mains.

Mais ensuite la foi a le dessus et elle tourne le dos à l’endroit où elle se dirigeait, pour revenir sur ses pas, rapide comme si le vent la portait, sans qu’elle se fatigue, le visage éclairé d’une joie plus grande qu’une joie humaine tant elle est paisible. Elle répète à chaque instant:

“Comme Il est bon le Seigneur! Il est vraiment Dieu! Il est Dieu. Que soit béni le Très-Haut et Celui qu’Il a envoyé.”

Elle ne sait pas dire autre chose. Et sa litanie se mêle maintenant au chant des oiseaux. La femme est tellement absorbée qu’elle n’entend pas les saluts de certains moissonneurs qui la voient passer et lui demandent d’où elle vient à cette heure…

L’un d’eux la rejoint et lui dit:

“Marc va-t-il mieux? Tu es allée chercher le médecin?”

“Marc est mort au chant du coq et il est ressuscité, car le Messie du Seigneur a fait cela” répond-elle, en allant toujours rapidement.

“La douleur l’a rendue folle!” murmure l’homme.

Et il secoue la tête en rejoignant ses compagnons qui ont commencé à faucher le grain.

Les champs se peuplent de plus en plus. Mais la curiosité triomphe chez beaucoup qui se décident à suivre la femme qui accélère toujours plus sa marche.

632.47 - Elle va, elle va. Voici une très pauvre maisonnette basse, solitaire, perdue dans la campagne. Elle s’y dirige en serrant les mains sur son cœur.

Elle y entre, mais à peine y a-t-elle posé le pied qu’une vieille femme se jette dans ses bras en criant:

“Oh! ma fille, quelle grâce du Seigneur! Prends courage, fille, car ce que je dois te dire est chose si grande, si heureuse, que…”

“Je le sais, mère. Marc n’est plus mort. Où est-il?”

“Tu le sais… Et comment?”

“J’ai rencontré le Seigneur. Je ne l’ai pas reconnu, mais Lui m’a parlé et quand il Lui a plu, il m’a dit: “Ton mari vit”. Mais ici… quand?”

“J’avais ouvert la fenêtre alors, et je regardais le premier rayon de soleil qui tombait sur le figuier. Oui, vraiment ainsi. Le premier rayon a touché alors le figuier contre la pièce… quand j’ai entendu un profond soupir, comme pour quelqu’un qui s’éveille. Je me suis tournée effrayée et j’ai vu Marc qui s’asseyait et rejetait en arrière le drap que je lui avais jeté sur le visage, et qui regardait en haut avec un visage, un visage… Puis il m’a regardée et a dit: “Mère, je suis guéri!” Moi… Il s’en est fallu de peu que je meure, moi, et lui m’a secouru et a compris qu’il avait été mort. Il ne se rappelle rien. Il dit qu’il se rappelle jusqu’au moment où on l’a mis au lit et ensuite plus rien jusqu’au moment où il a vu un ange, une espèce d’ange qui avait le visage du Rabbi de Nazareth et qui lui a dit: “Lève-toi!” Et il s’est levé. Exactement à l’heure où le soleil surgissait tout entier.”

“À l’heure où il m’a dit: “Ton mari vit”. Oh! mère, quelle grâce! Comme Dieu nous a aimés!”

632.48 - Ceux qui arrivent les trouvent embrassées et en pleurs. Ils croient que Marc est mort et que sa femme, dans un instant de lucidité, a compris son malheur. Mais Marc, qui entend les voix, apparaît, serein, avec un enfant dans les bras et les autres attachés à sa tunique et il dit à haute voix:

“Me voici. Bénissons le Seigneur!”

Ceux qui sont survenus l’assaillent de questions et, comme toujours dans les choses humaines, s’élève la contradiction. Les uns croient à une véritable résurrection, les autres, les plus nombreux, qu’il était tombé en catalepsie, mais qu’il n’était pas mort. Il y en a qui admettent que le Christ est apparu à Rachel, et d’autres qui disent que ce sont toutes des fables car “Lui est mort” disent certains, et d’autres:

“Il est ressuscité, mais il est tellement indigné, il doit l’être, qu’il ne fait plus de miracles pour son peuple assassin.”

“Dites ce que bon vous semble, dit l’homme qui perd patience, et dites-le vous voulez. Il suffit que vous ne le disiez pas ici où le Seigneur m’a ressuscité. Et allez-vous-en, ô malheureux! Et veuille le Ciel vous ouvrir le cerveau pour que vous croyez. Mais pour l’instant allez-vous-en et laissez-nous en paix.”

Il les pousse dehors et ferme la porte.

632.49 - Il serre sur son cœur sa femme et sa mère et il dit:

“Nazareth n’est pas loin. J’y vais proclamer le miracle.”

“C’est ce que veut le Seigneur, Marc. Nous porterons cet argent à ses disciples. Allons bénir le Seigneur. Comme nous sommes. Nous sommes pauvres, mais Lui aussi l’était, et ses apôtres ne nous mépriseront pas.”

Elle se met à lacer les sandalettes aux enfants pendant que la mère jette quelques provisions dans un sac ferme portes et fenêtres, et que Marc va faire je ne sais quoi.

Ils sortent quand ils sont prêts et marchent rapidement, les plus petits dans les bras, les autres joyeux et un peu stupéfaits tout autour, vers l’est, vers Nazareth, on le comprend. Cet endroit est peut-être encore dans la plaine d’Esdrelon, mais en un point différent de celui des domaines de Giocana.