Près de la malade, qui n’est autre que la mère de Judas, se trouve Anne, la mère de Joanne. Elle essuie les larmes et la sueur, agite un éventail de palmier, change les linges trempés dans du vinaigre aromatisé mis sur le front et la gorge de la malade, caresse ses mains, caresse ses cheveux en désordre, devenus en peu de temps plus blancs que noirs, épars sur l’oreiller et collés par la sueur sur les oreilles devenues transparentes. Et Anne pleure aussi en disant des paroles de réconfort:
“Pas ainsi, Marie! Pas ainsi! Assez! C’est lui… lui qui a péché. Mais toi, toi tu sais comme le Seigneur Jésus…”
“Tais-toi! Ce Nom… quand on me le dit.. on le profane… Je suis la mère… du Caïn… de Dieu! Ah!”
Les pleurs tranquilles se changent en un sanglot prolongé, déchirant. Elle a l’impression de se noyer, s’attache au cou de son amie qui la secourt pendant qu’elle vomit de la bile.
“Paix! Paix, Marie! Pas ainsi! Oh! que te dire pour te persuader que Lui, le Seigneur, t’aime? Je te le répète! Je te le jure sur ce qui est le plus saint pour moi: mon Sauveur et mon enfant. Lui, me l’a dit quand tu me l’as amené. Il a eu pour toi des paroles et des prévoyances d’un amour infini. Tu es innocente. Lui t’aime. Je suis certaine, je suis certaine qu’il se donnerait Lui-même une autre fois pour te donner la paix, pauvre mère martyre.”
“Mère du Caïn de Dieu! Tu entends? Ce vent, là, dehors… Il le dit… Elle va à travers le monde, la voix… la voix du vent, et elle dit: “Marie de Simon, mère de Judas, celui qui a trahi le Maître et l’a livré à ceux qui l’ont crucifié”. Tu entends? Tout le dit… Le ruisseau, là dehors… Les tourterelles.., les brebis… Toute la Terre crie que je suis… Non, je ne veux pas guérir. Je veux mourir!… Dieu est juste et ne me frappera pas dans l’autre vie. Mais ici, non. Le monde ne pardonne pas… ne distingue pas… Je deviens folle car le monde crie…: “Tu es la mère de Judas!”
Elle retombe épuisée sur ses oreillers. Anne la redresse et sort pour porter dehors les linges tachés…
Marie, les yeux clos, exsangue après l’effort qu’elle a fait, gémit:
“la mère de Judas! de Judas! de Judas!” Elle halète, puis reprend: “Mais qu’est-ce que Judas? Qu’ai-je enfanté? Qu’est-ce que Judas? Qu’ai-je…”
632.5 - Jésus est dans la pièce qu’éclaire une lumière tremblante car trop faible est encore la lumière du jour pour éclairer la vaste pièce dans laquelle le lit est au fond, très loin de l’unique fenêtre. Il appelle doucement:
“Marie! Marie de Simon!”
La femme délire presque et ne remarque pas la voix. Elle est absente, prise dans les tourbillons de sa douleur, et répète les idées qui obsèdent son cerveau, d’une manière monotone, comme le tic-tac d’une pendule:
“La mère de Judas! Qu’ai-je enfanté? Le monde crie: “La mère de Judas…”
Jésus a deux larmes dans le coin de ses yeux très doux. Elles m’étonnent beaucoup. Je ne pensais pas que Jésus puisse pleurer encore après qu’il est ressuscité… Il se penche. Le lit est tellement bas pour Lui qui est si grand! Il met la main sur le front enfiévré, en repoussant les linges trempés dans le vinaigre, et il dit:
“Un malheureux. Ceci, pas autre chose. Si le monde crie, Dieu couvre le cri du monde en te disant: “Aie la paix parce que Moi je t’aime”. Regarde-moi, pauvre mère! Ramène ton esprit égaré et mets-le dans mes mains. Je suis Jésus!…”
Marie de Simon ouvre les yeux comme si elle sortait d’un cauchemar et elle voit le Seigneur, sent sa main sur son front, porte ses mains tremblantes à son visage et elle gémit:
“Ne me maudis pas! Si j’avais su ce que j’engendrais je me serais arrachées les entrailles pour qu’il ne naisse pas.”
“Et tu aurais péché. Marie! oh! Marie! Ne sors pas de ta justice à cause de la faute d’un autre. Les mères qui ont fait leur devoir ne doivent pas se considérer comme responsables des péchés de leurs fils. Tu l’as fait, ton devoir, Marie. Donne-moi tes pauvres mains. Sois tranquille, pauvre mère.”
“Je suis la mère de Judas. Je suis immonde comme tout ce que ce démon a touché. Mère d’un démon! Ne me touche pas.”
Elle se débat pour échapper aux mains divines qui veulent la tenir. Les deux larmes de Jésus lui tombent sur le visage empourpré par un accès de fièvre.
“Je t’ai purifiée, Marie. Mes larmes de pitié sont sur toi. Je n’ai pleuré sur personne depuis que j’ai consumé ma douleur. Mais je pleure sur toi avec toute mon affectueuse pitié.”
Il a réussi à lui prendre les mains et il s’assoit, oui, il s’assoit vraiment sur le bord du lit, en tenant ces mains tremblantes dans les siennes.
La pitié affectueuse de ses yeux étincelants caresse, enveloppe, soigne la malheureuse qui se calme en pleurant silencieusement et en murmurant:
“N’as-tu pas de rancœur contre moi?”
“J’ai de l’amour. C’est pour cela que je suis venu. Aie la paix.”