XXI. À une femme de Galilée, qui obtient la résurrection de son mari.

632.42 - La lune près de se coucher va cacher son arc encore mince de lune nouvelle derrière la bosse d’une montagne. Sa clarté est donc très relative et dans peu de temps elle ne dominera plus la vaste campagne.

Et pourtant il y a un voyageur sur le chemin solitaire, un petit chemin, un sentier au milieu des champs plutôt qu’autre chose. Il marche en tenant suspendu par un anneau une lanterne rudimentaire, qui, vieille comme le monde, je crois, sert généralement aux charretiers pour s’éclairer la nuit. Celle-ci, car le verre n’est pas une chose commune — je crois même que c’était une chose tout à fait inconnue car il ne m’est jamais arrivé d’en voir dans aucune maison ni comme verre à boire, ni comme vase, ni comme abri aux fenêtres — elle a donc pour abriter la flamme quelque chose qui peut être aussi bien du mica que du parchemin. La lumière en filtre si faible qu’elle peut tout juste servir à éclairer un petit espace autour de la lanterne. Pourtant, comme la lune se cache entièrement, la lumière du pauvre fanal paraît plus vigoureuse et met une clarté vacillante dans l’obscurité de la campagne.

Le voyageur marche sans s’arrêter…

Le ciel a un commencement d’aube à l’extrémité de l’horizon, mais si faible, pour le moment, qu’elle n’éclaire rien et le pauvre lumignon sert encore.

Près d’un petit pont attend, ou se repose, un autre voyageur tout enveloppé dans son manteau. Celui du fanal, qui se dirige vers ce pont, s’arrête hésitant. Il se demande s’il doit passer par là ou revenir en arrière, où le lit d’un petit torrent a de larges pierres qui peuvent servir à passer à travers le peu d’eau du fond.

Celui qui est assis sur la rive rustique faite d’un tronc d’arbre qui a encore son écorce blanche verte, lève la tête pour observer celui qui s’est arrêté. Il se lève et dit:

“Ne me crains pas. Avance. Je suis un bon compagnon, pas un voleur.”

C’est Jésus. Je le reconnais à sa voix plutôt qu’à son aspect qui est voilé par le crépuscule profond que la lumière n’arrive pas à rompre jusqu’à l’endroit où est Jésus. Mais la personne arrêtée hésite encore.

“Viens, femme. Ne crains pas. Nous irons ensemble, pendant un bout de chemin, et ce sera bien pour toi.”

La femme, je sais maintenant que c’est une femme, avance, vaincue par la douceur de la voix ou par une force secrète, et elle hoche la tête en avançant et en murmurant:

“Il n’y a plus de bien pour moi.”

632.43 - Maintenant ils avancent côte à côte par le chemin assez large pour permettre le passage de deux piétons. L’aube qui avance découvre d’un côté du chemin une rigide forêt en miniature de grains mûrs qui attendent qu’on les fauche. De l’autre côté les grains, déjà coupés, sont étendus en gerbes sur le champ dépouillé de sa gloire de moissons mûres.

“Maudites!” dit à voix basse la femme en jetant un regard sur les gerbes qui gisent par terre.

Jésus se tait.

Le jour avance. La femme éteint la pauvre lanterne et, pour le faire, découvre son visage dévasté par les larmes. Elle lève son visage pour regarder vers l’orient où une ligne jaune rose annonce le lever du soleil. Elle tend le poing vers l’orient et elle dit encore:

“Maudit sois-tu!”

“Le jour? C’est Dieu qui l’a fait, comme Il a fait le grain. Ce sont des bienfaits de Dieu. Il ne faut pas les maudire…” dit doucement Jésus.

“Et moi je les maudis. Je maudis le soleil et les moissons. Et j’ai raison de le faire.”

“N’ont-ils pas été bons pour toi pendant tant d’années? Le premier n’a-t-il pas fait mûrir pour toi le pain quotidien, le raisin qui se change en vin, les légumes et les fruits du jardin, et n’a-t-il pas fait croître les pâturages pour nourrir les brebis et les agneaux dont le lait et la viande t’ont nourri et avec la toison desquels tu as tissé tes vêtements? Et le grain n’a-t-il pas donné le pain pour toi, pour tes enfants, pour ton père et pour ta mère, pour ton époux?”

Elle éclate en sanglots et pousse un cri:

“Je n’ai plus d’époux! Eux l’ont tué! Il était allé travailler, car nous avons sept enfants et le peu que nous avions à nous ne suffisait pas pour nourrir dix personnes. Hier soir, il est venu en disant: “Je suis las et tout drôle” et il s’est jeté sur le lit, brûlant de fièvre. Sa mère et moi, nous l’avons secouru comme nous pouvions, pensant appeler aujourd’hui le médecin de la ville… Mais il est mort après le chant du coq. Le soleil l’a tué. Je vais à la ville, oui, pour prendre ce qu’il faut. En revenant, je penserai à prévenir ses frères. J’ai laissé sa mère pour veiller son fils et mes enfants.., et je suis partie pour ce qu’il faut faire… Et je ne dois pas maudire le soleil brûlant et le grain?”

Retenue comme elle l’était d’abord, de sorte que je n’aurais pas pensé que c’était une femme, et surtout une femme affligée, maintenant sa douleur a rompu les digues et elle déborde avec force. Elle dit tout ce qu’elle n’a pas dit dans sa maison “pour ne pas éveiller ses enfants qui dorment dans la pièce voisine”, tout ce qui lui pesait tellement sur le cœur que cela lui donnait l’impression qu’il allait éclater. Souvenirs d’amour, peur de l’avenir, douleur de veuve, passent confusément comme des débris arrachés à la rive, sur l’eau gonflée d’un fleuve en crue…

632.44 - Jésus la laisse parler. Car Jésus sait compatir à la douleur, il la laisse s’épancher, pour que la créature en soit soulagée et la fatigue même qui succède au débordement de la douleur la rende capable d’écouter celui qui la console. Alors il lui dit doucement:

“À Naïm et à Nazareth, et dans les villages situés entre les deux, il y a des disciples du Rabbi de Nazareth. Va les trouver…”