La soif est telle que Barthélemy s’adresse à un berger en disant:

“As-tu une gorgée d’eau dans ta gourde?”

L’homme les regarde avec sévérité et se tait.

“Un peu de lait, alors. Les mamelles de tes bêtes sont gonflées. Nous paierons. Nous aurions voulu du liquide frais, mais il nous suffit de boire.”

“Je n’ai pas d’eau ni de lait pour ceux qui ont abandonné leur Maître. Je vous reconnais, savez-vous? Je vous ai vus et écoutés à Bet-çur (Béthsour) un jour. Toi, justement toi, qui demandes… Cf. EMV 399. Mais je ne vous ai pas vus quand on descendit l’Homme tué. Il n’y avait que lui. Il n’y a pas eu d’eau pour Lui, m’ont dit ceux qui étaient sur le mont. Et pour vous non plus, il n’y a pas d’eau.”

Il siffle son chien, rassemble les brebis et va vers le nord, où commencent des collines couvertes d’oliviers et herbeuses.

Les apôtres, accablés, franchissent le pont et entrent dans la ville.

631.11 - Ils marchent en rasant les murs, le couvre-chef très bas sur les yeux, un peu courbés. Car maintenant les rues se raniment après qu’est passée la grande chaleur des premières heures de l’après-midi.

Mais il faut traverser toute la ville avant d’arriver à la maison du Cénacle, et il y a trop de gens qui connaissent les apôtres pour que leur passage puisse se faire sans incident. Et il arrive bientôt qu’un éclat de rire cinglant les rejoint pendant qu’un scribe (je croyais vraiment que je n’en verrais plus et j’en étais heureuse) crie aux gens qui sont nombreux dans cet étroit carrefour où clapotent les eaux d’une fontaine:

“Les voici! Regardez-les! Voici les restes de l’armée du grand roi! Les preux lâches, les disciples du séducteur. Mépris et dérision pour eux, et la compassion qu’on a pour les fous!”

C’est le commencement d’une rafale de moqueries.

Certains crient:

“Où étiez-vous pendant que Lui souffrait?”

D’autres:

“Sont-ils persuadés maintenant que c’était un faux prophète?”

Et d’autres:

“C’est en vain que vous l’avez enlevé et caché! L’idée est éteinte, le Nazaréen est mort. Le Galiléen a été foudroyé par Jéhovah, et vous avec Lui”.

Quelqu’un avec une fausse pitié:

“Mais laissez-les tranquilles! Ils s’en sont aperçus et s’en sont repentis, trop tard, mais toujours à temps pour fuir au bon moment!”

D’autres haranguent le menu peuple, en plus grande partie composé de femmes portées à prendre parti pour les apôtres, en disant:

“Vous qui doutez encore de notre justice, que vous éclaire la conduite des plus fidèles partisans du Nazaréen. Si Lui avait été Dieu, il les aurait fortifiés. Si eux l’avaient reconnu pour le vrai Messie ils ne se seraient pas enfuis pensant qu’une force humaine ne pouvait triompher du Christ. Au contraire Lui est mort en présence du peuple, et c’est en vain qu’ils ont enlevé le cadavre après avoir assailli les gardes qui s’étaient endormis. Demandez-le aux gardes s’il n’en a pas été ainsi. Il est mort, et ses gens sont dispersés, et il est grand aux yeux du Très-Haut celui qui libère Jérusalem de ses derniers vestiges. Anathème sur les partisans du Nazaréen! La main aux pierres, ô peuple saint, et qu’on lapide ceux-ci hors des murs.”

C’est trop pour le courage encore mal affermi des apôtres! Ils se sont déjà un peu retirés du côté des murs pour ne pas fomenter le soulèvement par un défi imprudent aux accusateurs. Mais maintenant, plus que la prudence, c’est la peur qui prend le dessus. Et ils tournent le dos, en se sauvant par la fuite dans la direction de la Porte. Jacques d’Alphée et Jacques de Zébédée, avec Jean, Pierre et le Zélote, plus calmes et plus maîtres d’eux-mêmes que les autres, suivent leurs compagnons sans courir, et quelques pierres les rejoignent avant qu’ils sortent par la Porte, et surtout les frappent beaucoup d’ordures.

631.12 - Les gardes qui sortent de leur poste empêchent la poursuite au-delà des murs, mais les apôtres courent, courent et se réfugient dans la pommeraie de Joseph, là où était le Tombeau.

L’endroit est tranquille, silencieux, la lumière est douce sous les arbres qui en ces jours ont poussé un feuillage encore rare, mais dont la couleur émeraude forme un voile de couleur agréable sous les troncs robustes. Ils se jettent par terre pour se faire passer leur grand battement de cœur. Au fond du jardin un homme pioche et butte des légumes, aidé par un jeune garçon, et il ne s’aperçoit pas de la présence des apôtres qui se sont cachés derrière une haie.

Ce n’est qu’après avoir scruté le ciel et dit à haute voix: “Viens, Joseph, et amène l’âne pour l’atteler à la charrette” qu’il se dirige vers eux, là où se trouve un puits rustique caché par des touffes de ronces qui lui donnent de l’ombre.